13/09/2017

Constant ou inconstant

Benjamin Constant et Germaine de Staël étaient le couple le plus branché du 19e siècle commençant. Branché dans son sens originel: ils avaient de la branche, de l'allure, de la classe, du style. L'exposition à la Fondation Martin Bodmer nous le rappelle.


Constant. Difficile de porter un nom pareil. Surtout lorsqu’on a un esprit aussi vibrionnant. Et que l’on a multiplié les relations féminines – conjugales, amoureuses, spirituelles, intellectuelles. A commencer, à 20 ans, avec Isabelle de Charrière (la Hollandaise Belle de Zuylen, de 27 ans son aînée) et sa première femme, Minna von Cramm dont il divorce, après avoir rencontré Germaine en 1794.

Il est passé d’une femme à l’autre, et retour. Les rapports avec Mme de Staël (qui ne se séparera de son mari qu’en 1800) ont été passionnés et orageux. Elle donnera le jour à une Albertine, reconnue par Benjamin, en 1797, et aura d’autres amants.

En 1804, exilés tous deux par Napoléon, ils se lient par un contrat écrit : « nous nous regardons comme indissolublement liés, (…) nous ne contracterons jamais aucun autre lien, (…) je ne connais rien sur la terre d’aussi aimable que Madame de Staël ». Dans son journal, Benjamin écrit à peu près au même moment : « Je n’ai jamais vu une femme meilleure, ayant plus de grâce et de dévouement, mais je n’en ai jamais vu une qui ait des exigences plus continuelles (…) sans s’en apercevoir. (…) C’est une enfant gâtée, cela résume tout. »

Sans oser l’avouer à Germaine, il épousera, quelques années après, Charlotte de Hardenberg avec qui, malgré ses infidélités, il restera lié jusqu’à sa mort.

Bref, sur le tableau des amours, Constant est incontestablement inconstant.

Mais il est un domaine dans lequel il s’est montré totalement constant : l’amour de la liberté et de la démocratie. Comme le constate Tzvetan Todorov dans son Benjamin Constant, la passion démocratique : « Constant aura lutté inlassablement et tout au long de sa vie, pour la liberté ; personne en France n’a autant contribué à sa défense. »

On lui a fait de mauvais procès. Par exemple, au moment des Cent Jours. Alors qu’il s’était opposé à Napoléon dès que celui-ci avait pris un pouvoir despotique, il se rapproche de lui à son retour de l’île d’Elbe. Ce n’est pas pour prendre du galon, c’est pour l’encourager à instaurer un régime parlementaire.

Les idées politiques ont toujours été l’une des préoccupations principales de Benjamin Constant. Il en discutait beaucoup avec Mme de Staël d’ailleurs. Dès que les circonstances l’ont permis après la chute de l’Empire, il a participé au processus démocratique puisqu’il a brigué les suffrages de ses concitoyens – il était franco-suisse. Il fut élu député trois fois entre 1819 et sa mort en 1830.

Curieusement, chez un homme qu’on regarde comme un libre penseur, la religion a aussi occupé son esprit pendant des années. C’est un aspect que l’on ne montre plus guère. Or ses propos sur la religion revêtent un caractère étonnamment actuel. Ils valent la peine d’être cités aujourd’hui. (Je les dois à l’ouvrage de Todorov.)

Cinq volumes paraissent entre 1824 et un an après sa mort : De la religion considérée dans sa source, ses formes et son développement. « Le doute n’exclut pas le sentiment religieux », écrit-il pour situer sa position. « Divisez le torrent, ou, pour mieux dire, laissez-le se diviser en mille morceaux. Ils fertiliseront la terre que le torrent aurait dévastée. » Dans un autre ouvrage, Principes, on lit : « Cette multiplication des sectes, dont on s’épouvante, est ce qu’il y a pour la religion de plus salutaire ».

A un ami, Prosper de Barante (qui fut aussi l’ami de Germaine de Staël), il écrit : « La religion s’est retirée de l’extérieur de la vie ; mais elle n’en est que plus entière dans l’intérieur de l’homme ». Et, sur un ton plus familier, il ajoute : « Se faire incrédule parce que des fous ou des méchants ont abusé de la religion, c’est se faire eunuque parce que des libertins ont pris la vérole ».

Constant se permet de dire ce qu’il pense. Et pourtant, il note dans son journal : « Ce qui m’a toujours fait du tort, ce sont mes paroles. (…) Il faut se décider, agir et se taire. » Ses nombreuses interventions à l’Assemblée nationale démentent ces propos, heureusement.

A la fin de sa vie, Constant résume : « J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique : et par liberté j’entends le triomphe de l’individualité tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité ».

Et disons pour conclure que son dernier discours parlementaire était consacré à la liberté de la presse.

Anne Cendre

P.S. pour M. Pierre Maudet: L'élection de Constant en 1824 a été contestée à cause de sa nationalité suisse avant d'être validée.

17:49 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.