14/11/2017

Un chef-d'oeuvre

Il y a des livres qui vous prennent aux tripes. Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen (Belfond, 2017) est l’un d’eux.


Ce roman, paru l’an dernier aux Etats-Unis sous le titre de The Sympathizer, a obtenu de nombreux prix, dont le Pulitzer 2016 et le prix Sofitel du meilleur livre étranger 2017. C’est le premier livre d’un jeune Vietnamien qui s’est documenté aux meilleures sources pour raconter l’hallucinante chute de Saigon en 1975, l’installation de certains Vietnamiens aux Etats-Unis et le retour de quelques-uns d’entre eux, désireux de reprendre le combat contre les Viet Congs.

« Je suis un espion, une taupe, un agent secret, un homme au visage double ». Voilà le commencement.

Le héros, le sympathisant du titre, joue – si on ose utiliser ce mot – un double jeu. Il a été entraîné par les services de renseignement américains à débusquer les agents communistes et d’autre part, ses meilleurs amis se trouvent du côté opposé. « Quoique j’aie choisi de vivre deux vies et d’être un homme double, il m’aurait été difficile de ne pas l’être, étant donné que les gens m’avaient toujours traité de bâtard. » Il explique sa situation par le fait qu’il est le fils d’une jeune Vietnamienne et d’un prêtre catholique français dont elle avait été la servante. Fils d’une colonisée et d’un colonisateur.

« La plupart des acteurs passent plus de temps sans leurs masques qu’avec eux. Tandis que dans mon cas, c’était le contraire. Le masque était mon visage. » Il ne peut être lui-même, il ne sait comment se débarrasser de cette double allégeance. Cette ambiguïté donne tout son intérêt au roman qui, par ailleurs, décrit de manière captivante les divers épisodes que vit le personnage.

L’auteur parvient à nous rendre sympathique ce troublant « sympathisant », tout comme Jonathan Littell avait réussi à nous rendre sympathique l’immonde héros des Bienveillantes.

Jeune garçon, le protagoniste vit dans la pauvreté et l’exclusion. Grâce à un séjour éducatif aux Etats-Unis, il se familiarise avec l’Occident. Revenu au Vietnam, il travaille pour les Américains tout en renseignant les Viet Congs. Après la débâcle de Saigon, il arrive en Californie dans les bagages des rares dirigeants vietnamiens sauvés au dernier moment. Il assiste à des réunions de hauts dignitaires américains prétendument connaisseurs de son pays et s’en moque sous cape. Soucieux de présenter une meilleure image de ses compatriotes, il participe à l’élaboration d’un film américain de fiction sur la guerre au Vietnam, tourné aux Philippines. Par sa description du tournage et du comportement du metteur en scène mégalomane et des acteurs, l’écrivain brosse un tableau dantesque, comme il l’avait fait pour la fuite de Saigon. Quelle puissance dans son écriture, à la fois dramatique et satirique.

La dernière partie de l’œuvre se déroule au Vietnam où le héros est retourné dans l’espoir de se réapproprier son identité vietnamienne. Il risque sa peau, mais « rien n’est plus précieux que l’indépendance et la liberté ». Et « s’il y a une chose qui vaut la peine de mourir pour elle, elle donne une raison de vivre ». Cependant, il reste clairvoyant : « Comment se fait-il que les gens qui revendiquent l’indépendance et la liberté privent les autres de leur indépendance et de leur liberté ? ».

L’auteur n’a pas vécu ce qu’il raconte puisqu’il est né en 1971. Mais avec sa famille, il a été l’un des boat people qui a fui le Vietnam en 1975 pour se réfugier aux Etats-Unis. Il est maintenant professeur à l’université de Californie du sud.

Fresque historique et politique d’une période, Le Sympathisant a l’envergure d’un chef d’œuvre.

 P.S.  J'ai lu The Sympathizer dans la version originale, que j'ai empruntée à la Bibliothèque municipale de la Cité. La traduction des citations n'est donc pas celle de la version française de Clément Baude, mais la mienne.

14:40 Publié dans Romans | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

VTN semble faire partie de ces expatriés qui n`ont jamais vraiment trouvé leur place entre le communisme et le capitalisme. Puisse le succes de son livre le réconcilier avec la vie.

Écrit par : JJ | 14/11/2017

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