23/11/2017

Le Louvre du pétrole

L’art universel sur une presqu’île du monde arabe, apporté par le savoir-faire français, tel est le pari réussi que l’on peut désormais admirer au Louvre Abu Dhabi.

                                                                

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Le public ne s’y est pas trompé. Dès les premiers jours, des visiteurs ont afflué de partout. (Les files d’attente ont déjà débuté, mais on peut réserver des billets par internet). On y parle toutes les langues, on y porte tous les costumes, on s’y promène en toute sérénité.
De loin, on aperçoit le dôme d’un champignon gris, quelques bâtiments très blancs et très rectangulaires, entourés d’eau. Sous la coupole ajourée, qui a l’air de flotter, on se croit à l’ombre de grands arbres, où s’infiltre une pluie de lumière. Inspirée par les feuilles de palmier entrelacées, cette dentelle est faite d’acier et d’aluminium dont la couleur change au gré des heures et des reflets aquatiques. On imagine presque que des oiseaux vont s’y nicher.

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L’impression d’espace est particulièrement sensible sur la place centrale que deux artistes ont investie, Penone avec un arbre de bronze et Holzer avec une paroi gravée de hiéroglyphes. De plusieurs côtés, les terrasses descendent vers la mer. Cette plaza apaisée vous met en condition pour entrer dans les galeries, un voyage de la préhistoire au contemporain. Le lieu qui abrite ce musée (il y en aura d’autres) porte bien son nom : Saadiyat signifie l’île du bonheur.

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Le concepteur de cette admirable création est l’architecte Jean Nouvel, celui que les Genevois ont empêché de toucher à notre musée et dont les gares du CEVA vont prouver la valeur.
Je n’entrerai pas ici dans les polémiques que ce projet fantastique a suscitées, de bien des points de vue. Xavier Alonso en a très justement relevé les divers aspects (TG du 16 novembre 2017). Je me rends compte que l’entreprise est contraire à beaucoup de principes, mais c’est si beau.


Les quelque 600 œuvres actuellement exposées ont été choisies par un comité français et local sous l’égide de l’Agence France-Muséums. Un tiers environ a été acquis par le Louvre Abu Dhabi, sur le marché de l’art. La plupart des autres ont été prêtées par une douzaine de musées français, parfois pour une courte période – dont la Belle ferronnière de Léonard de Vinci, combien plus belle que le supposé Salvator Mundi lesté de 450 millions de dollars.
Entrons dans les salles d’exposition proprement dites, en forme de labyrinthe. Sans être chronologiques, elles suivent les étapes de la créativité humaine. Des objets pour un même usage à diverses époques et divers lieux, avec presque la même forme et une décoration proche, se côtoient. Pouvoirs, civilisations, échanges, modernité sont représentés par des œuvres magnifiquement diverses.
La présentation est claire, cohérente, aidée par les explications des cartels. Sauf quelques exceptions, quand il faut se mettre à genoux pour les déchiffrer – une manie hélas fréquente dans les musées – tout est lisible. Ce qu’on appelle des « outils de médiation », c’est-à-dire des vidéos, complètent le côté pédagogique.


Parmi les pièces qui m’ont frappée par leur beauté ou leur pertinence, j’en citerai ici quelques-unes. Dès l’entrée, un  mur entier est offert aux neuf panneaux blancs et bleus de Twombly, l’artiste américain mort en 2011.

Fascinante, cette statue à deux têtes, en plâtre, mesurant environ 80 cm., qui provient de Jordanie et qui date de 6500 avant J.C.

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Dans la même salle, une petite statuette d’un autre lieu et d’une autre période lui ressemble.

Une sphinge archaïque grecque ressemble à un bracelet de l’Azerbaïdjan.


Si certains choix s’imposent, d’autres étonnent : un buste de Voltaire par Houdon, le portrait imposant de Washington par Gilbert Stuart, le Bonaparte à cheval franchissant les Alpes par David. Plusieurs tableaux montrent des personnages s’adonnant à des jeux : Mr and Mrs Welby jouant aux échecs de Francis Cotes (1769), La partie de bésigue de Caillebotte (1881), Les Enfants luttant de Gauguin (1888), Le Poker de Vallotton (1902).

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Cette manière de montrer un art de vivre est aussi visible dans deux reconstitutions de salons : un ensemble de boiseries d’un hôtel du Marais au 18e siècle et un salon commandé à Ruhlmann par un magnat de la presse anglaise, lord Rothermere, pour son hôtel des Champs Elysées.

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L’art chrétien est présent – une Vierge à l’enfant de Bellini et une autre en ivoire, du 13e siècle, L’échelle de Jacob de Murillo, Le Bon Samaritain de Jordaens – tout comme des Buddhas, des manuscrits du Coran ou du Pentateuque, des miniatures indiennes, des pharaons dont Ramsès II. On peut aussi admirer des nus : Vénus et des nymphes au bain de Lagrenée (1776).
Ce portrait d’un homme portant une amphore funéraire datant du 3e siècle provient du Fayoum. Il m’a fait penser à un portrait de Schiele (collection Leopold, Vienne).

 

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Un impressionnant Chef abyssin est l’œuvre d’une sculptrice suisse du 19e siècle, Adèle d’Affry, qui s’était cachée sous le pseudonyme masculin de Marcello. Grâce à ses amitiés turques, le Genevois Liotard est aussi là, avec le Portrait en pied du comte Ulfeld dans un intérieur ottoman.
Parmi les rares œuvres féminines, ce Food for thought-Nourriture pour l’esprit d’une Saoudienne contemporaine, Maha Malluh.

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Les casseroles noircies collées au mur évoquent la vie des nomades dans son pays, ou peut-être celle des femmes, et mettent un terme à la promenade dans ce musée fascinant.


Abu Dhabi ouvrira dans quelques années d’autres musées de grands architectes. Pour le moment, la ville n’a pas grand-chose à montrer, hormis de nombreuses tours, sa grande mosquée, le circuit Ferrari et des dromadaires.

10:53 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Voilà qui donne furieusement envie de s'envoler destination Abu Dhabi pour admirer sur pièce le résultat de cette collaboration entre Orient et Occident... un bon prétexte pour échapper quelques jours aux frimas genevois!

Écrit par : Murielle | 29/11/2017

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