06/12/2017

Luther à Genève

On arrive au bout du 500e anniversaire de la Réforme de Luther. A cette occasion, Genève pourrait faire un geste en donnant le nom de Luther à un lieu de la ville. Pourquoi ne pas baptiser place Luther les quelques mètres carrés en bas du Bourg de Four, devant l’église luthérienne ?

1517-2017 : Le Musée international de la Réforme l’a fêté avec panache. Son exposition PRINT ! les premières pages d’une révolution a attiré des milliers de visiteurs venant du monde entier. La dernière soirée du 31 octobre a été animée brillamment par Omar Porras avec Cédric Pescia au piano.


La copie de la fameuse presse de Gutenberg a été un coup de génie. Le MIR a ainsi imprimé la Bible, comme celle de Gutenberg, ou presque ! Tous les jours, six pages, depuis le 4 juin.

presse 001.jpg

La possibilité d’actionner individuellement l’immense machine a visé les jeunes que l’interactivité séduit toujours. Plusieurs dizaines de classes ont profité de cette occasion pour combiner l’enseignement et le ludique. Mais les adultes n’ont pas rechigné. Comment ne pas se laisser entraîner en voyant Gabriel de Montmollin (commissaire de l’exposition et directeur du MIR) « serrer la vis », d’une seule main, avec enthousiasme !

La seconde partie de l’exposition, appelée "Galaxie Gutenberg", n’a pas eu le même impact : il fallait se pencher sur des vitrines ! Il y avait là cependant une vision de l’apport religieux, intellectuel, technique d’une immense qualité. La diffusion de la Réforme due à l’expansion de l’imprimerie en était éclairée. Grâce aux prêts de plusieurs institutions genevoises, dont en particulier la Fondation Martin Bodmer, de magnifiques exemples de Bibles et des premières éditions d’Erasme, Montaigne, Rabelais, une carte de Suisse de 1585, et d’autres volumes inattendus étaient exposés.

Les thèses de Luther (Collection Fondation Martin Bodmer)

95 thèses 001.jpg

Hormis la première édition des 95 thèses de Wittenberg qui ont été le déclencheur de la Réforme, l’ouvrage le plus impressionnant à mes yeux était un superbe incunable de 1474, La Cité de Dieu de saint Augustin, imprimé en latin à Rome, démontrant ainsi à quelle vitesse l’invention de Gutenberg (qui date de 1454 environ) a essaimé en Europe. Et l’on peut évidemment faire la comparaison avec le développement de l’internet dans le monde, ce qui était aussi un des buts de PRINT !.

Je ne vais pas vous décrire toutes les pièces exposées dans cette galaxie, ce serait vous mettre l’eau à la bouche inutilement, puisque tout est terminé, mais il en est une que vous pouvez encore voir, car elle est exposée en permanence au MIR : une gravure d’un peintre allemand réunissant sous le titre Le Siècle de Luther les célébrités du 16e siècle. Le nombre d’hommes célèbres (une seule femme, la reine d’Angleterre) de cette époque est stupéfiant. Quatre-vingt personnalités sont représentées : des religieux, bien sûr, mais des artistes, écrivains, scientifiques, musiciens.

Des artistes contemporains ont participé à l’impression de la Bible du MIR, chacun à sa manière : Armleder, Gastaldon, Perret et Bauer, ainsi que Zep qui a illustré une petite histoire de l’imprimerie.

Zep 001.jpg

 

Des copies des vitraux de la cathédrale de Zurich ont permis d’inclure par la bande le réformateur Zwingli, puisqu’il y prêcha. Mais ce me fut l’occasion d’une découverte et lors de ma prochaine visite à Zurich j’irai certainement admirer les splendides vitraux de l’artiste allemand Sigmund Polke.

Ayant participé de temps à autre à l’accueil des visiteurs, j’ai eu le plaisir de rencontrer des personnes de tous âges et de tous pays. Parmi les personnalités qui ont été invitées à « serrer la vis », Kofi Annan et Zep, Mgr Morerod et le rabbin Donskoff, des autorités genevoises et internationales, tels François Longchamp, Micheline Calmy-Rey ou Michael Möller.

J’ai été étonnée par le nombre d’étrangers venant de pays lointains, comme le Brésil ou la Corée du Sud, ce qui prouve le développement du protestantisme, évangélique surtout. Des pasteurs venaient avec leurs ouailles. Les visiteurs remarquaient souvent des détails personnels. Un Canadien était particulièrement intéressé par la référence à McLuhan dans la « Galaxie Gutenberg ». Coïncidence : il portait le fameux livre de McLuhan dans sa valise. Un Algérien me faisait remarquer que La Cité de Dieu a été écrite par un Algérien. Un Bâlois se penchait sur la première édition de L’Eloge de la folie d’Erasme. Un jeune Chinois me racontait qu’à l’école on lui avait appris ce que c’est que la Bible, mais qu’il n’y croyait pas. Un Anglais s’étonnait que nous imprimions la Bible en français : il semblait ne pas savoir qu’à Genève on parle français.

Dans le livre d’or, un Corse a laissé ce témoignage sur l’exposition : « un voyage dans le passé pour mieux être acteur du présent ». Je lui laisse la conclusion de cette chronique, tout en croquant un délicieux praliné « Luther » fabriqué exclusivement pour le MIR.

 

12:00 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Luther fut un très grand homme. Si les valeurs religieuses et éthiques transcendent le temps, on peut en effet se souvenir de lui aujourd'hui.

Mais alors il faut se souvenir de tout: le symbole même de l'identité allemande fut aussi un grand et violent antisémite.

En 1946 lors du procès de Nuremberg, Julius Streicher qui connaissait bien l'histoire allemande, déclara:"Le docteur Martin Luther devrait être aujourd'hui à ma place." Il avait raison. Dès 1933, les nazis, Rosenberg notamment, n'ont cessé de se référer à Luther, et pour cause: Luther est le promoteur de la Judensau, la truie juive gravée dans la pierre de l'église de Wittenberg.

Dans "Des Juifs et de leurs mensonges" (1543) Luther fait preuve d'un antisémitisme probablement jamais atteint dans la violence et la haine par aucun autre chrétien. Il faut lire ce texte, c'est aussi du Luther pur jus. Un petit extrait:"Qu'on incendie leurs synagogues, qu'on recouvre de terre et qu'on ensevelisse ce qui refuse de brûler, afin que plus personne n'en voie la moindre trace pour l'éternité. Qu'on abatte et rase leurs maisons de la même façon, qu'on leur confisque tous les livres de prières et tous les exemplaires du Talmud, qu'on interdise aux Juifs la libre circulation." (page 165 et 166 de la traduction française chez Honoré Champion, Paris 2015). Plus loin, on apprend de la plume de Luther que "le Juif" n'est pas un "Deutscher" mais un "Teutscher" (pas un Allemand mais un trompeur), pas un "Bürger" mais un "Würger" (pas un citoyen mais un étrangleur).

Luther avait donc le sens des mots, à sa façon. Comme les nazis 4 siècles après lui. Mais fut-il un bon chrétien et un homme de bien??? Je vous laisse
y répondre.

On avait déjà eu droit au "grand Calvin" pour le 450è à Genève, en oubliant Castellion et Servet et bien d'autres. Maintenant c'est Luther, mais bon sang pourquoi ne jamais honorer les vrais grands hommes?

Écrit par : Christian Macherel | 09/12/2017

Répondre à ce commentaire

Vous avez raison, Luther a été vers la fin de sa vie farouchement antisémite. Dans ma chronique sur les révolutions 1517-2017, je ne passe pas cette odieuse position sous silence. Hélas toutes les religions ont leurs moments de fanatisme. Mais elles ont aussi leurs moments de grâce. Lorsque je lis l'épître aux Romains, 14,17: "Le Royaume de Dieu n'est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie par le Saint-Esprit", je pardonne beaucoup à Paul, même ses horreurs sur les femmes.

Écrit par : Anne Cendre | 09/12/2017

Répondre à ce commentaire

Antisémite Jung l'était également pas mal!

sans pour autant vouloir occulter l'immense valeur de Jung comme de Luther ces deux hommes éminents.

En fin de la citation des effarants Propos de table de Luther présentée plus haut l'historien Jules Isaac, en son livre Jésus et Israël ajoutait: "Patience, Luther, patience... Hitler viendra."!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 09/12/2017

Répondre à ce commentaire

Justement, c'est bien le problème avec quasiment toutes les figures religieuses et les religions, comme vous dites: on a affaire à des cinglés qui écrivent des choses magnifiques sur l'amour ou la liberté et en même temps des horreurs d'une terrifiante barbarie, en général à l'encontre d'une autre religion. Voilà pourquoi il serait sage de ne pas nommer des lieux d'après leurs noms. On a à Genève le Collège Calvin, bon c'est ainsi, mais à quand un Collège Michel Servet ou Castellion? Quant à Luther, laissons les Allemands faire avec...

Et pour M. Belakovsky: Jung, je ne vois pas ce qu'il vient faire ici. Il n'a jamais défendu le dogme chrétien que je sache.

Écrit par : Christian Macherel | 10/12/2017

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.