31/12/2017

Elucubrations sur l'U

Plus j’avance en âge, plus j’aime les mots. Les mots sont composés de lettres. Certaines lettres me parlent plus que d’autres. La lettre U m’a toujours particulièrement plu. Alors que Rimbaud, qui inventa la couleur des voyelles – A noir, E blanc, I rouge, O bleu -, la voyait verte, elle me paraît jaune, d’un jaune pur, sûr et dur.


La culture de l’U (du U), ce truc absurde et futile, m’amuse, je muse, j’en use et en abuse : accumulation, cucurbitacées, cumulonimbus, tubulure, tutu !

Beaucoup de langues ignorent le son U. L’anglais, l’italien, l’espagnol, le portugais, le russe, pour ne citer que quelques exemples, ne peuvent le prononcer. On le trouve en turc. En allemand il faut le coiffer d’un chapeau, l’Umlaut, le tréma, pour entendre cette sonorité subtile, truculente, lugubre parfois. Le néerlandais utilise l’U, mais il faut parfois le doubler pour qu’il résonne comme en français.

Le fameux i grec – l’upsilon - est en réalité un U, que l’on retrouve curieusement en Suède où l’Y se prononce U. Ce son me rappelle un souvenir d’enfance lorsque j’étais terrorisée par la commandante Dekeby (prononcée Dekbu). Je n’ai su que plus tard qu’elle n’était pas si dure. Elle turlupinait Gösta Berling, qui le méritait bien, ce pasteur sulfureux, héros du premier roman de la Suédoise Selma Lagerlöf (Prix Nobel de littérature).

Si vous ouvrez le dictionnaire, vous remarquerez que le chapitre U est mince, que ce soit dans la section des noms communs ou des noms propres. Le Dictionnaire amoureux de la langue française de Jean-Loup Chiflet ne comporte même pas de chapitre à la lettre U. Il passe gaillardement de « Trouillomètre à zéro » à « Verlaine ». Aucun grand écrivain ne porte un nom qui débute par U. Sauf Hugo, bien sûr, qui cumule tous les dons, mais il se cache derrière un H. Pour compenser, quelques-uns se terminent par le son U : Albert Camus. N’oublions pas Jésus. Ni le roi Ubu, hurluberlu truculent.

Si Georges Perec, avait choisi l’U pour sa Disparition, sa tâche aurait été facilitée. Mais il a supprimé le E, dont il avait pléthore dans son propre nom.

Parmi les grands peintres, peu de noms avec un U, mais il y a Dürer:

Dürer 1500 Munich.png (Munich)

et Rubens:

rubens-1628 Rubenshuis.jpg(Rubenshuis, Anvers)

 

Si Georges Perec, avait choisi l’U pour sa Disparition, sa tâche aurait été facilitée. Mais il a supprimé le E, dont il avait pléthore dans son propre nom.

Toutes les lettres de l’alphabet peuvent accompagner U en formant une syllabe, un exploit qu’aucune autre voyelle ne réussit : au, bu, cul, du, eu, fût, gus, hue, iule, jus, Ku (Klux Klan), lu, mu, nu, ou, pu, Qu (Yan, poète chinois), rue, su, tu, vu, wu (dialecte chinois), yue (Cantonais), et zut !

Grâce au passé simple, qu’il s’agit ici de remettre à l’honneur, et au passé composé, des verbes en –oir et en –re adoptent cette terminaison, et ils sont nombreux. Avoir et être en usent, avec parfois de drôles d’orthographes, l’eusses-tu cru, Lustucru ? Si j’eus su utiliser surtout des subjonctifs, des plus-que-parfaits et multiplier des conjugaisons inusuelles, le but eût été atteint.

Le son U attire parfois. Ségolène Royal, lorsqu’elle était ministre, en visite sur la muraille de Chine, avait admiré, dans un élan d’enthousiasme, la « bravitude » des personnes escaladant le monument. C’était un peu cucul-la-praline. Ce qui vaut mieux que l’insulte, l’injure, la dispute.

Il est rare que la plume des poètes accumule des rimes en U. En feuilletant l’excellente Anthologie de la poésie française de Suzanne Julliard (voilà deux U bienvenus), j’ai quand même pu dénicher quelques vers fulgurants.

Voici dans Tristesse d’Olympio de Victor Hugo : Sur la terre étendu/ L’air était plein d’encens et le pré de verdures/ Quand il revit ces lieux où par tant de blessures/ Son cœur s’est répandu.

Chez Verlaine, dans Mon rêve familier, la fin du sonnet : Son regard est pareil au regard des statues,/ Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a/ L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Quel beau vers dans Le Cid de Corneille : Je demeure immobile, et mon âme abattue/ Cède au coup qui me tue.

Racine achève ainsi une fameuse tirade de Phèdre, évoquant son amour pour Thésée : Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue/ Se serait avec vous retrouvée, ou perdue. »

Edmond de Rostand fait dire à Cyrano de Bergerac lorsqu’on le menace de modifier ses vers : « Mon sang se coagule/ En pensant qu’on y peut changer une virgule ».

J’ai trouvé un appui dans mon amour saugrenu, incongru, absurde pour l’U : le traducteur Michel Volkovitch, qui, dans son vertueux Verbier, herbier verbal à l’usage des écrivants et des lisants (éd, Maurice Nadeau, 2000) écrit ceci : « U, la plus rare, inconnue de la plupart des langues. Celle dont on fait l’hurluberlu. Sinon, plutôt discrète. On la hulule plus qu’on la hurle. Mais chut… Sa légèreté méconnue : le tuf, le murmure de la pluie. Plus souvent, U est lugubre ; c’est lui qui accentue la dure froideur de la structure, atténue la lumière, met du triste dans la figure ; pas vraiment issu de la nuit, plutôt venu du crépuscule, il donne à « obscur » (…) une vague lueur de lune. »

Cet ouvrage, d’une grande culture, qui pullule de trouvailles et d’humour me ravit ; ses notes sur la langue et la littérature françaises sont uniques. J’y ai encore trouvé cette remarque subtile : « Enfant, je croyais que « cul » s’écrivait « cu ». Ce L, je ne l’ai jamais vraiment accepté. Le mot perd de sa pureté affublé de cet accessoire, ce début de culotte, lourd, un peu vulgaire, qui m’évoque la langue du « lèche-cul » haï des écoliers. » Salut l’artiste !

Concluons, au vu et au su de tous, fêtons le Réveillon : buvons du jus uval à bulles (allons boire le champagne) !

Turlututu chapeau pointu !

 

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Commentaires

Ode à l'U...

Au crépuscule d'hiver, la lettre U inspire
A notre Anne savante une ode à la voyelle
Au sexe très ouvert mais à profil crochu.
Avec le trou de l'O, elle aurait pu faire pire !
Elle chante, extatique, au son d'une vieille vielle,
Les mérites inconnus du caractère dodu.

Anne oublie en passant, l'urinal et l'écu
Et tous nos farfelus qui réclament leur dû.
Exclus et malvenus, fessus, fourbus, foutus
N'ont pas droit de cité à son riche menu.

Qui songerait vraiment à tirer mille obus
Sur notre langagière, de grand talent pourvue ?
Le texte qu'elle a pondu n'a rien de préconçu.
Son savoir étendu, à dix lieues reconnu
Aux hilotes en impose et sème le raffut.

Mabut l'a vu et lu sans le mettre au rebut :
Ce talent reconnu n'inspire pas de refus.
Ancienne de la tribu, d'un passé révolu,
Anne et sa plume d'oie méritent un fier salut !

Moralité
Applaus, courbettes et plus ensemble lui ont valu
Un cadeau convoité : le Prix du jamais-vu !

Écrit par : Jacques-Andre WIDMER | 31/12/2017

Bonjour Anne Cendre votre billet est super intéressant d'autant si on est soi même fin analyste Vous faites bien de parler de la voyelle U
Sa couleur verte peut être source de chance ou malchance
Ils sont nombreux ceux ayant la lettre U en deuxième position dans leur nom de famille et la planète Uranus rétrograde dans leur thème astral Ils savent mieux que quiconque qu'il ne faut jamais dire ,plus jamais
Avec U-ranus il vaut mieux rester sur ses gardes et ne pas prendre pour acquis ce qui semblait proposé de si bon cœur avant les Fêtes ou avant les vacances ,sinon gare au retour de la désilUsion
Bonne année 2018

Écrit par : lovejoie | 31/12/2017

Bien vu !
Remerciements éperdus
de Michel V. ému...

www.volkovitch.com
www.lemieldesanges.fr

Écrit par : Volkovitch | 31/12/2017

Merci pour la lettre U. Personnellement, j'ai toujours un peu de peine avec elle, en jouant au scrabble ...
Vous devriez aimer ce poème concocté lors d'un atelier d'écriture au Museum:

La muse s'amuse au musée
Elle zézaie et musarde
Z'est quoi qu'il y a là? des zéquoias?
De la fumée? Fumée de musée usé?

Musée-homme ou musée-home?
Hum, hum ...
J'y suis, un musée-hume
Il hume les z'airs
Les z'eaux,
Les zoos des z'animaux

Musaraignes, cornemuses
Les muses règnent au Museum

in "La Gazette des Animaux"

Écrit par : Martine Bonnemine | 31/12/2017

Habspurg Empire - U or Ű

What about the Slovenian Styrian dialects? Slovenian is not my first language. Actually I somewhat struggle with it and have never really mastered the standard idiom, but I remember the summers I had spent as a child in Styria in the 1960s (the northeast part of Slovenia, the capital is Maribor), in a village near Ptuj, where my mother was born. On the trot, I learned the local dialect and could speak it reasonably fluently then. Well, if my memory is not playing games with me, every “U” was almost always pronounced “Ű” there, like in “krűh” (bread), “lűk” (onion), etc. No “U” at all! The funniest thing about it is that (again to the best of my knowledge), there is no “Ű” in either the standard Slovenian or other Slovenian dialects apart from those spoken in Štajerska. Should we blame the Habsburgs

Écrit par : Zlatan | 03/01/2018

Thanks for the very personal message. Anne

Écrit par : Anne | 03/01/2018

"Aucun grand écrivain ne porte un nom qui débute par U. Sauf Hugo, bien sûr, qui cumule tous les dons, mais il se cache derrière un H. "

Huysmans et Uzanne comptent-ils pour des prunes ?

Écrit par : U | 03/01/2018

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