31/01/2018

Le coup de la bétonneuse

« Pourquoi tout finissait chez nous en bordel monstre ? Souvent je me demande. »


La question est posée par la jeune personne (est-ce un garçon, est-ce une fille, on ne sait pas trop) qui raconte la vie de sa famille Dans l’béton : un père bricoleur affreusement maladroit , qui s’entiche des travaux de bétonnage, une mère qui « voulait nous garder propres, même le ouikinde », une « ptite sœur » surnommée Poulette, parce « qu’elle a noué des liens d’amitié tout à fait exceptionnels avec une poule de la basse-cour voisine », des grands-parents très tolérants, et une bétonneuse.

La bétonneuse a changé leur vie. « On s’modernisait. » Cela a permis d’entreprendre de plus grands travaux. Et ce sera la « cata monstre ». « Pourquoi, plus on cherche à s’moderniser, à s’embourgeoiser, plus on s’merdonise et s’éternise dans la mouise ? » « Couac xe soit … nuicidons-nous pas. »

Je ne vous raconte pas les détails, mais qu’il suffise de vous dire que le père (on pense au mari bricoleur de Patachou), « il arrive à s’électroputer avec n’importe quoi tellement il est ingénieux ». Il est si créatif qu’il parvient même à faire redémarrer une auto en panne d’essence. « Je dec pas. »

Les enfants ne manquent pas d’idées non plus, en vacances ou à l’école. « Tornioler les bourges, c’était un sport dont on ne se lassait pas ». « Parsske le seul truc qui ne change pas, à la ville comme à la ferme, c’est l’état de guerre. On croit ksé la guerre l’exception. On s’gourre, lourdement. On s’illusionne. On s’berce. Dans l’Histoire, c’est la paix qu’est rare. »

Ce sont de tels aphorismes, déclinés dans un langage inventif et savoureux, qui constituent la base de Dans l’béton, le roman d’Anne F. Garréta, paru l’année dernière (Ed. Grasset), que vous pouvez trouver à la Bibliothèque municipale, et qui m’a enchantée.

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Enseignante aux Etats-Unis et en France, l’auteur est entrée en littérature avec une thèse sur les fins de romans des 17e et 18e siècles, une époque qu’elle aime parce qu’il n’y avait pas de séparation entre la philosophie et le roman : « La grande force de la littérature, c’est de ne pas avoir de terrain. Même vague. »

Elle a publié plusieurs romans, dont La Décomposition (Ed. Grasset). L’histoire d’un tueur en séries qui utilise les personnages de La Recherche de Proust est typique de l’inventivité de Garréta. Pas un jour lui valut le prix Médicis en 2002. Son premier roman, Sphinx (Ed. Grasset, 1986) relate l’amour de deux personnages au sexe non identifié.

Dans chacune de ses œuvres, l’écrivaine se donne différentes règles du jeu. On ne s’étonnera donc pas qu’elle ait été accueillie par les membres de l’Oulipo.

L’Oulipo, Ouvroir de littérature potentielle, groupe se définissant comme « des rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir », a été créé en 1962 par un mathématicien, François le Lyonnais (qui en fut le fraisident-pondateur pendant des années) et un écrivain, Raymond Queneau, le créateur de Zazie dans le métro. Tous les fondateurs sont désormais « excusés pour cause de décès » lors des réunions, car même morts, ils en restent membres. Et l’Oulipo poursuit ses réflexions autour de la notion de contrainte. Et ne croyez pas qu’il prône le hasard, « la potentialité est incertaine, mais elle n’est pas hasardeuse ».

Sans doute l’œuvre la plus emblématique née des contraintes de l’Oulipo est le fameux lipogramme de Georges Perec, La Disparition, dont la lettre E est totalement absente.

Garréta, elle, malaxe le français, avec « un bagou jouissif », comme l’a écrit un Inrockuptible. Et si vous n’avez pas compris, « clystère et foutre de nonne ». Son vocabulaire truffé de métaphores et politiquement incorrect peut fâcher quelque lecteurs et probablement lectrices qui le jugeront vulgaire et lourd comme le ciment. Mais quiconque se plaît à bousculer les normes y prendra grand plaisir.

 

 

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