20/02/2018

Eloge de la veillesse

Hymne à la jeunesse. Pendant ces Jeux Olympiques il n’y en a que pour la jeunesse. Et la vieillesse alors ?

Elle offre bien des compensations. Si elle est acceptée, sublimée. « On n’est vieux qu’à partir du moment où on prend son parti d’être vieux », disait Georges Clemenceau peu avant sa mort à 88 ans.


Les troisième et quatrième âges jouissent désormais d’une liberté drôlement acquise.

« C’est seulement quand il est âgé que l’homme peut ignorer l’opinion du troupeau, l’opinion du public, de l’avenir. Il est seul avec sa mort prochaine, et la mort n’a ni yeux ni oreilles, il n’a pas besoin de lui plaire ; il peut faire et dire ce qu’il lui plaît à lui-même de faire et de dire », écrit Milan Kundera dans La Vie est ailleurs.

Dans le même sens, Denis Grozdanovitch remarque dans son Petit éloge du temps comme il va : « C’est à l’approche du grand âge, lorsque ironiquement les forces nous manquent pour en jouir, que la vraie liberté (le gai savoir en somme) nous est enfin accordée ».

On disait autrefois : « si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ». Or « la volupté de comprendre me paraît aussi belle que l’ivresse de l’action », affirmait le sociologue André Siegfried qui vécut jusqu’à 84 ans.

Mais il y a peut-être quelques règles à suivre. Selon Novalis, « plus longtemps l’homme reste un enfant, plus il vivra vieux ». Le poète allemand n’aura pu mettre sa maxime à exécution : il mourut à 29 ans.

Le Genevois Henri-Frédéric Amiel n’a pas dépassé la soixantaine, il a cependant beaucoup réfléchi à la vieillesse et à la mort dans son Journal intime. Ce bel alexandrin le démontre : « Etre jeune, être vieux n’est pas grand-chose en somme. Le point, l’unique point, jeune ou vieux, c’est d’être homme ».

Le mot « vieillard » a une certaine dignité. On voit souvent de beaux vieillards. Mais que penser de « vieillarde », cette vieille harde ? Le son en est affreux. Et l’image pire encore. Cependant, ils ne sont pas toujours superbes: « Un vieil homme est une ruine pensante », d’après Victor Hugo dans son roman L’Homme qui rit ».

Les vieux nous attendrissent, comme Jacques Brel le chante dans Les Vieux. « Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux (…) Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s’ensommeillent, leurs pianos sont fermés, le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter (…) Les vieux ne meurent pas, ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps… »

Dans son Sottisier, Voltaire, le patriarche, définissait ainsi le vieillard : « un grand arbre qui n’a ni fruits ni feuilles, mais qui tient encore à la terre ».

Les grands vieillards impressionnent. Naguère, Stéphane Hessel, à 92 ans, lançait son Indignez-vous mais, sans illusion, il avouait, quelques jours avant sa mort : « Je suis en train de me défaire ». Jean d’Ormesson dont l’avant-dernier livre, à 90 ans, affirmait « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle », poursuivait de façon posthume dans son Hosanna sans fin : « Et moi qui m’imaginais que je devais vivre pour toujours » ; et il ajoutait, plein d’orgueil : « la mort elle-même ne peut rien contre moi ». Un autre digne vieillard, le sociologue Edgar Morin, 96 ans, laisse planer quelques doutes sur la clarté de sa pensée lorsqu’il a collaboré l’année dernière avec Tariq Ramadan dans L’Urgence et l’essentiel.

Les femmes atteignent plus souvent les cent ans que les hommes. Une centenaire a marqué le 20e siècle : l’ethnologue, résistante et écrivaine Germaine Tillion (1907-2007) qui a toujours combattu pour la liberté et la justice ; l’un de ses derniers livres, paru en 2001, s’intitulait A la recherche du vrai et du juste. Elle qui a survécu aux horreurs de Ravensbrück lançait cet avertissement : « Au terme de mon parcours je me rends compte combien l’homme est fragile et malléable. Rien n’est jamais acquis, Notre devoir de vigilance doit être absolu. »

Il y a aussi des vieilles dames indignes, comme celle du film de René Allio qui réalise enfin ses rêves.

A une époque où l’espérance de vie pour les hommes ne dépassait pas 26 ans, l’écrivain Fontenelle, neveu de Corneille, vécut cent ans. Dans ses Anecdotes, le spirituel Chamfort raconte : « Une femme de 90 ans disait à M. de Fontenelle, âgé de 95 ans : « La mort nous a oubliés. » - « Chut », lui répondit M. de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche. »

Evidemment, on ne peut oublier la mort. Le poète Jean-Claude Pirotte (décédé en 2014) se posait la question. « La mort ? N’y pensons pas trop, car elle est trop prévue et la perspective manque d’intérêt. » Les croyants répondent autrement.

16:35 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Très belle approche, merci!
Un jour, ma petite-fille m'a dit : "non Grand-maman, tu n'es pas vieille parce que, me montra-t-elle avec tout son corps, les vieux se courbent et se replient sur eux, ce qui n'est pas ton cas.
J'ai compris qu'avec l'âge, deux voies nous sont proposées : mûrir ou vieillir : autrement dit, s'affiner toujours plus en développant sa sensibilité et sa lucidité ou alors se refermer toujours davantage aux autres, au monde, aux différentes stimulations de l'existence.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 20/02/2018

Je ne suis pas sûr que la perspective de la mort manque d'intérêt! Il faut s'y préparer et le cas échéant la devancer pour ne pas finir grabataire le jour du grand départ! Je pense à la mort tous les jours, histoire de l'apprivoiser un peu! Et je ne suis pas croyant,mais cet Univers sans fin me remplis de bonheur! Voilà quelque chose de magnifique dont on ne peut pas dire grand chose, et ce grand mystère m'apaise! A quoi bon chercher à comprendre tout ça, vivons! Et est il si indispensable d'arriver à 100 ans????

Écrit par : dominique degoumois | 20/02/2018

Vous avez raison. Faut-il rêver de devenir centenaire? Pas moi.
Si j'ai écrit ce texte, c'est parce que j'en avais assez de voir les EMS remplis de chaises roulantes, de cannes, de déambulateurs et de têtes dodelinantes, vision tellement déprimante. Je voulais montrer un autre aspect, plus encourageant, de la vieillesse.

Écrit par : Anne Cendre | 21/02/2018

Chère Anne Cendre, tant que la curiosité vous saisit au collet, vous n'êtes pas vieux. Je rêve de mourir en état de curiosité, donc en état de jeunesse. Merci pour votre blogue. JNC

Écrit par : Jean-Noël Cuénod | 21/02/2018

Je souscris à votre rêve.
Pourquoi dit-on que la curiosité est un grand défaut? C'est une source infinie de découvertes et d'enthousiasme.

Écrit par : Anne Cendre | 21/02/2018

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