26/02/2018

Au coeur de la diplomatie

On croise beaucoup de diplomates à Genève, ville internationale. Mais que sait-on sur la vie d’un diplomate, sinon qu’il jouit d’une immunité ? L’un d’eux vient d’en révéler quelques aspects, péripéties et responsabilités.

Dans son livre Etre et paraître, une vie d’ambassadeur (Ed. Slatkine), le Genevois Paul-André Ramseyer, qui entra dans la carrière en 1964 et prit sa retraite en 2002, apporte un témoignage franc et subtil sur les aléas du métier.


 

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Pourquoi devient-on diplomate ? Il se posa la question lorsqu’il avait achevé des études de droit et entamé un stage d’avocat où il s’ennuyait ferme. « Tout m’y prédestinait, écrit-il : ma formation, mon intérêt pour la politique, l’envie de découvrir de nouveaux horizons, mon goût pour les contacts, le plaisir de paraître en public, le patriotisme… et aussi mon habitude de toujours rechercher le compromis ». Cette qualité, éminemment suisse, fait de lui « un citoyen au-dessus de tout soupçon », ainsi que l’a décrit Laurence Déonna dans sa présentation de l’ouvrage. D’une amabilité sincère, il a su se faire des amis partout où il est allé. Il raconte avec enthousiasme les pays et les personnes que son travail lui permit de découvrir.

Parmi les grands de ce monde qu’il a la chance de rencontrer, il y a ceux qui soulèvent son admiration : le Dalaï Lama, le pape Jean-Paul II, Nelson Mandela, Hans Kung, et ceux qui le terrifient : le président de Biélorussie Loukachenko, le président syrien Hafez El-Assad. Il est charmé par Mme Gorbatcheva, dont les fourrures sentent la naphtaline, il rit avec Indira Gandhi.

En relatant les différents postes qu’il occupa, Paul-André Ramseyer fait preuve d’honnêteté et d’ingénuité. De son premier poste d’attaché d’ambassade à Bonn jusqu’à son dernier, comme Ambassadeur (il l’écrit toujours avec une majuscule) à Varsovie, il aura gravi tous les échelons, chaque fois avec le même entrain. Pourtant, ses affectations n’ont pas été de tout repos, loin s’en faut. Sa découverte de l’Inde bouleversa sa vision du monde. Son premier titre d’ambassadeur lui est octroyé en l’envoyant au casse-pipe de Beyrouth en 1984, sans gardes du corps, en pleine tourmente. (C’était la récompense pour s’être fait apprécier lors d’une visite en Suisse du président libanais !) Menacé de mort, il rentre précipitamment, trouvant une place d’avion en première classe – extravagance qu’un petit comptable bernois lui reprocha ! Quelques semaines plus tard pour ne pas perdre la face, Berne le renvoie au Liban, accompagné cette fois de quatre gardes du corps.

Ce n’était pas la première fois que notre gentil diplomate dut faire face à des circonstances exceptionnelles. En 1979, à Mexico, chargé d’affaires en l’absence du chef de mission, il eut la désagréable surprise de voir une trentaine de Mexicains occuper l’ambassade pour réclamer l’aide de la Suisse, hôte de la Commission des Droits de l’homme, afin de libérer des prisonniers politiques. Au lieu de les chasser ignominieusement, Paul-André, avec son grand cœur, les hébergea pendant plus de huit jours, jusqu’à ce qu’il ait réussi à négocier leur sortie paisible.

Autre mésaventure, à Ankara en 1993. Popol (comme le surnommait Jean-Pascal Delamuraz, son voisin à Berne) à la suite d’une manifestation kurde à l’ambassade turque à Berme, fut déclaré persona non grata. Une « distinction » qui n’avait pas été attribuée à un ambassadeur helvétique depuis des lustres. On lui donna huit jours pour déguerpir. Il n’y était installé que depuis quelques mois.

Ses autres accréditations furent plus tranquilles, mais non moins intéressantes pour un homme curieux de tout. Le retour à Mexico en qualité d’ambassadeur lui fait découvrir Haïti, pays particulièrement attachant, dit-il. A Stockholm, il évoque avec étonnement cette « sorte de messe profane », la remise des prix Nobel. Le diplomate eut des rapports privilégiés avec la famille royale grâce aux relations entre leurs chiens ! Familiarité qui suscita la jalousie d’un de ses collègues étrangers et ce commentaire de l’auteur : « Ah, le snobisme bien vivant chez les ambassadeurs, toujours enclins à la flagornerie envers les grands ! ». A Varsovie, il raconte le « moment de joie » éprouvé pendant la visite du conseiller fédéral Adolf Ogi.

Hormis ces épisodes qu’il raconte avec humour – il sait le garder en toutes circonstances – il brosse de vifs portraits de nombreuses personnalités, autant à Berne qu’à l’étranger. Parmi les membres de la Centrale, quelques-uns l’ont marqué profondément, entre autres Edouard Brunner, secrétaire d’Etat, « grand bonhomme qui sera le plus fidèle, le plus protecteur de mes chefs (…) qui pensait dix fois plus vite que nous autres ». Paul-André savait amuser le haut fonctionnaire à tel point que ses collègues l’avaient surnommé « le fou du roi ».

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avec Edouard Brunner à Berne

L’ambassadeur August Lindt, « exemple même d’un homme qui avait de la « classe », personnalité puissante et authentique, qui respectait tous les êtres humains quels qu’ils soient », a servi d’inspiration à Paul-André Ramseyer en début de carrière.

Comme représentants de la Suisse, les diplomates ont l’occasion de côtoyer les conseillers fédéraux. Pierre Aubert a été celui qui lui a été le plus proche. Lorsque Paul-André Ramseyer est chef du secrétariat politique à Berne, il accompagne le conseiller fédéral dans tous ses déplacements à l’étranger. « Je l’ai toujours vu attentif aux autres et il parvenait à charmer tout le monde, les chefs d’Etat du Tiers-Monde tout particulièrement qui étaient étonnés de découvrir tant de chaleur humaine et pas le moindre signe de cette condescendance si fréquente chez les Européens ». L’auteur défend son chef contre les « traquenards tendus par ses détracteurs qui cherchaient à rabaisser et son mérite et sa valeur ».

Chaleur humaine, un terme que Paul-André Ramseyer cite volontiers. Ainsi, dans sa conclusion : « Et je l’ai aimée cette carrière diplomatique : variée, captivante, enrichissante et m’ayant permis des rencontres inoubliables, tant sur le plan de la chaleur humaine que de l’esprit ! ». Son livre en est rempli.

 

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