06/03/2018

Les combattants du français

Sauver la langue française, c’est un combat que de nombreux auteurs s’acharnent à livrer. A quelques jours de la Semaine de la langue française et de la francophonie (17-25 mars), il convient d’en rappeler quelques-uns des plus opiniâtres. Car ce n’est pas un combat solitaire, heureusement.


Le plus connu peut-être est Alain Rey, dont la moustache blanche orne un sourire malicieux. Cheville ouvrière des Dictionnaires Le Robert, qu’il publie depuis cinquante ans, il a adopté une position que certains trouvent trop laxiste. Il s’en défend dans L’Amour du français : contre les puristes et autres censeurs de la langue (Denoël). Difficile de lui donner tort lorsqu’on reconnaît son savoir encyclopédique. Son Dictionnaire amoureux des Dictionnaires (Plon), épais de mille pages - qui fait suite à un autre monument, le Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert) - nous en montre l’étendue.

Il a négligé cependant de citer un autre amoureux du français et des dictionnaires, Jean Pruvost, qui organise chaque année en mars une Journée des dictionnaires. Cette année, le 21 mars, elle aura pour thème « les dictionnaires et les femmes ». Jean Pruvost se définit comme un « dicopathe » : il possède un si grand nombre de dictionnaires qu’il a été contraint de déménager pour les conserver. Sa passion : « traquer ou plutôt dénicher les mots, tous les mots d’hier et d’aujourd’hui, les observer avec tendresse et réalisme. En faire partager l’histoire, la saveur, les secrets et les élans ». Chez Larousse, il a publié son Journal d’un amoureux des mots. Dans la Collection Champion Les Mots, ses variations sur les animaux sont de petits bijoux.

Chez Larousse, on découvre aussi une Petite chronique du français comme on l’aime dont l’auteur est Bernard Cerquiglini qui nous avait ravi naguère avec L’Accent du souvenir (Ed. de Minuit), une histoire de l’accent circonflexe. Comme beaucoup de ses confrères, il manie l’humour avec subtilité.

Professionnelle du mot, la correctrice du journal Le Monde Muriel Gilbert met aussi l’humour en mots dans son opuscule Quand le pou éternuera, paru tout récemment aux Ateliers Henry Dougier – nous y reviendrons bientôt.

Professionnel de l’humour, en quelque sorte, Jean-Loup Chiflet s’est fait connaître par un joyeux essai sur les relations entre le français et l’anglais, Sky my husband (Hermé). Plus tard ses jeux d’esprit ont trouvé leur place dans son Dictionnaire amoureux de l’humour (Plon), suivi par son Dictionnaire amoureux de la langue française (Plon), qu’il présente ainsi : « Il y a mille et une façons de déclarer sa flamme à notre belle langue française, à laquelle Voltaire trouvait du « génie » (…) J’ai pour ma part choisi de la célébrer d’une façon plus légère en la regardant de profil, c’est-à-dire en insistant plutôt sur son histoire mouvementée, ses subtilités et les surprises qu’elle nous offre sans cesse (…). Oui, j’aime cette langue autant pour ses trésors que pour ses insuffisances et ses défauts. Quand on aime, on aime tout… ».

Jean-Loup Chiflet donne leur place à ceux qu’il appelle les convertis, les étrangers qui ont choisi le français pour écrire, commençant par Casanova qui en aime « la clarté, la construction, toujours simple et totalement exempte d’inversions, l’élégance et la fête ». Pour un converti contemporain, Tahar Ben Jelloun, « la langue française voyage, elle ne tient pas en place. (…) Elle s’installe dans des pays lointains, s’initie à leur intimité, prend des couleurs, se mélange à des épices exotiques et parvient à s’insinuer avec élégance dans le paysage (…) elle le fait parfois avec fracas et quelques tensions qui la rendent de plus en plus jeune, vive et toujours alerte ».

Autres témoins de cet amour de la langue française qui a essaimé hors de France, deux de ses plus ardents défenseurs sont nés en Tunisie : Claude Hagège et Henriette Walter.

Claude Hagège s’est distingué par sa connaissance de très nombreuses langues, il a d’ailleurs rédigé un Dictionnaire amoureux des langues (Plon), « l’amour des langues qui est peut-être un des aspects de l’amour des gens ». Il n’en néglige pas cependant le français puisqu’il a publié Combat pour le français (Odile Jacob).

Henriette Walter, elle, s’est beaucoup intéressée aux apports des mots étrangers, et même aux emprunts aux autres langues qui enrichissent la nôtre. Son Honni soit qui mal y pense, l’incroyable histoire d’amour entre le français et l’anglais (Robert Laffont) est une source inépuisable sur ces chassés-croisés. La proximité est étonnamment plus grande avec l’anglais que l’italien. Henriette Walter dresse une liste de 3222 mots identiques en anglais et en français, qu’elle appelle les « très bons amis », débutant par « abandon et abattoir » et se terminant par « zoophyte et zygote ». Ce dernier mot n’est-il pas emblématique ? Il signifie une cellule résultant de la fusion de deux gamètes, un mâle et un femelle ; en l’occurrence, quelle langue serait mâle et quelle femelle ? Parmi ses nombreux livres, Le français dans tous les sens (Robert Laffont) a connu de nombreuses traductions, permettant ainsi la diffusion de l’amour du français.

Cet amour que l’on trouve aussi dans un volume tout récemment publié par Jean-Michel Delacomptée, Notre langue française (Fayard). Il milite pour la pureté de la langue tout en évitant le dogmatisme. Il prône « les auteurs qui affrontent la langue française non pour la vaincre, mais pour la sauver à mesure que la modernité se détourne de son sort ».

Il y en aurait beaucoup d’autres à citer, mais pour terminer, revenons au passé, à un grand amoureux qui l’a si bien servie, Jules Renard : « J’aime passionnément la langue française, je crois tout ce que la grammaire me dit, et je savoure les exceptions, les irrégularités de notre langue. » Et voici un de ses plus troublants aphorismes : « Le mot le plus exact, le plus rempli de sens, c’est le mot : rien ».

16:34 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

« Le mot le plus exact, le plus rempli de sens, c’est le mot : rien ».

Au sujet de ce mot, j'aimerais me livrer ici à quelques développements qui tendent à confirmer la justesse de l'aphorisme de Jules Renard.

Tout a déjà été dit sur tout. Et quand je dis “tout”, cela inclut le contraire de “tout”, c’est-à-dire “rien”. En effet, il ne fait aucun doute que le contraire de “tout” fait partie de “tout”, sinon le “tout” ne serait pas le “tout” mais seulement une partie du “tout”, ce qui est impensable. Point n’est besoin d’avoir fait des études pour comprendre que si le “rien” n’était pas compris dans le “tout”, le “tout” ne serait pas le “tout”. D’où cette évidence: le rien ne saurait avoir une existence en dehors du tout. Ce que l’on peut aussi exprimer ainsi: “rien n’est hors du tout, pas même le rien”; ou bien: “hors du tout, le rien n’est rien”; ou encore: “hors du tout, pas de rien”; ou encore: “hors du tout, pas de salut”. La meilleure preuve que le “rien” fait partie du “tout”, c’est que pour dire “rien”, on dit souvent “rien du tout”. Vous voulez d’autres preuves? Dans ce cas, demandez-vous ce qui se passe quand on essaye de retrancher le “rien” du “tout”. Les mathématiciens qui se sont livrés à cet exercice sont unanimes: il ne se passe rien du tout (ils font remarquer qu’il ne se passe également rien du tout quand on essaye de retrancher “trois fois rien” au “tout”). Et pourquoi ne se passe-t-il rien? Parce qu’en toute bonne logique, “tout moins rien” égale “tout”, ce qui prouve bien que le “rien” est inséparable du “tout” – et vice versa. De même, il ne se passe strictement rien quand on essaye d’ajouter le “rien” au “tout”, puisque “tout plus rien” égale “tout”, ce qui prouve une fois de plus que le “rien” est inséparable du “tout” (on peut remplacer “rien” par “trois fois rien” et/ou “tout” par “trois fois tout”, cela ne change rien à l’affaire). Quel serait le sens d’un “rien” qui, de façon tout à fait indépendante, ne serait vraiment rien (un “rien” flottant, en quelque sorte)? Et à quoi servirait-il, loin de “tout”? Un tel “rien”, dépourvu de sens et ne servant à rien, est tout bonnement inconcevable. De plus, si “rien” ne faisait pas partie de “tout”, on n’en parlerait même pas; mieux: on n’en aurait jamais entendu parler. Car qui pourrait dire quoi que ce soit au sujet d’un rien qui, n’étant rien, vraiment rien, absolument rien, rien de rien, serait la négation du “rien”? Or, causer de “rien” n’a rien d’extraordinaire puisque, quand on demande aux gens de quoi ils parlent, ils répondent fréquemment: “de tout et de rien”. On en déduira que “tout” n’est pas tout et que “rien” n’est pas rien, autrement dit que le “tout” n’est pas tout sans le “rien” et que le “rien” n’est pas rien sans le “tout”. Tout cela confirme que le “rien” n’a pas d’existence en dehors du “tout”. Le fait que le “tout” ne soit pas tout sans le “rien” et que le “rien” ne soit pas rien sans le “tout” n’empêche pas le “tout” de n’être rien sans le “tout” et le “rien” de n’être rien sans le “rien”. La sagesse populaire ne dit-elle pas: “on n’a rien sans rien”? Ce qu’elle explicite aussitôt en ajoutant: “on peut tout avoir avec de l’argent” (cas particulier de: “on a tout avec tout”). Et pourtant, l’argent n’est pas tout. D’un autre côté, l’argent n’est pas rien non plus. Comme “on ne peut rien avoir sans argent”, force est de constater que rien n’est gratuit. À partir de là, je vous laisse le soin de trouver 1°) ce que l’on peut avoir avec “rien”, 2°) ce que l’on ne peut pas avoir avec “rien”, 3°) ce que l’on peut avoir sans “rien”, 4°) ce que l’on ne peut pas avoir sans rien, 5°) ce que l’on peut avoir avec “tout”, 6°) ce que l’on ne peut pas avoir avec “tout”, 7°) ce que l’on peut avoir sans “tout” et 8°) ce que l’on ne peut pas avoir sans “tout”. En cherchant bien, vous découvrirez non seulement que “tout” et “rien” sont interchangeables, mais que “avec” et “sans” le sont également, de même que plus et moins, positif et négatif, dedans et dehors, grand et petit, fort et faible, haut et bas, pour et contre, blanc et noir, vrai et faux, bien et mal, mâle et femelle, amour et haine, vérité et mensonge, naturel et surnaturel, Dieu et le diable, le paradis et l’enfer, etc. Jésus-Christ, celui-là même qui était descendu et qui est remonté, n’a-t-il pas déclaré: “Je suis le tout et le rien, le plus et le moins, le juste et le faux (ou l’injuste), le visible et l’invisible, le dedans et le dehors, l’endroit et l’envers, la droite et la gauche, l’avant et l’après, le pour et le contre, le oui et le non, la pauvreté et la richesse, le Père et le Fils, l’Esprit et la chair, l’alpha et l’oméga, le début et la fin, le premier et le dernier, le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres, le mouvement et le repos, la vie et la mort” ? À ceux qui objecteraient: “c’est faux, Jésus n’a pas dit tout cela”, je répondrai: que savez-vous de ce que le Christ a dit et n’a pas dit? Tout n’a pas été consigné par écrit! C’est un fait qu’il a dit une bonne partie de ce que je viens de vous dire et, pour le reste, il n’y a pas de certitude. Par conséquent, vous m’accorderez qu’il a très bien pu dire également le reste, sans que cela soit parvenu jusqu’à nous. Mais reprenons le fil de notre démonstration.J’aimerais inviter les plus doués d’entre vous à réfléchir aux différentes facettes (huit au total) de cette double question: que peut-on / que ne peut-on pas avoir avec / sans “moins que rien” et que peut-on / que ne peut-on pas avoir sans / avec “plus que tout”? Mais point n’est besoin de pousser plus avant nos investigations. En effet, nous en savons maintenant assez pour pouvoir affirmer, sans risque de nous tromper, qu’à partir du moment où l’on reconnaît que tout a déjà été dit sur tout, on doit aussi admettre que tout a déjà été dit sur rien du tout. À ce stade de l’analyse je suis obligé de mentionner, par souci d’honnêteté et pour être complet (mais sachez que je le fais à contrecoeur), le point de vue exécrable des nihilistes, ces suppôts de Satan, qui ont trouvé moyen de tout mettre sens dessus dessous en soutenant (sur quelle base, on se le demande) que rien n’a été dit, sur tout comme sur rien.

Nota bene: les lignes qui précèdent m'ont été inspirées par un sermon tenu par notre bien-aimé prophète Philippulus dans la chapelle de l'asile du docteur Zinzin, où je coule des jours heureux.

Écrit par : Mario Jelmini | 07/03/2018

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