13/03/2018

Parler suisse

Parler suisse ? Une Genevoise ayant épousé un Français s’est rendu compte assez vite du nombre d’helvétismes, voire de genevoisismes, qu’elle prononçait lorsque son mari, la taquinant, lui disait en réponse à une question : « je te répondrai quand tu parleras français ».

La remarque m’est revenue à l’esprit en lisant Quand le pou éternuera, expressions des peuples, génie des langues de Muriel Gilbert (Ateliers Henry Dougier), qui se veut un « lieu de rencontre entre les peuples et leurs langues ». L’ouvrage rassemble des expressions de tous pays qui s’agitent « telles les autos tamponneuses d’une joyeuse fête foraine des langues ».


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La Suisse y tient une place de choix. Dès la première page on tombe sur « les cuissettes des Suisses, ces pantalons sans pattes que nous devrions appeler « courts » si nous ne les appelions shorts ».

Ce n’est pas le premier ouvrage que Muriel Gilbert publie à ce sujet. On lui doit déjà Que votre moustache pousse comme la broussaille ! et des chroniques l’été dernier dans le journal Le Monde (où elle est correctrice). Leur titre, Espèces d’idiomes, montre déjà son sens de l’humour, ce qu’elle confirme dans ce nouvel opus.

Il n’est sans doute pas surprenant que le chapitre comportant le plus d’helvétismes ait trait à la propreté : « commençons par réduire le cheni », écrit l’auteure qui poursuit les minons qu’elle déniche en Belgique alors qu’on les pourchasse aussi en Suisse, tout en faisant la poutze avec une panosse ou avec une loque à reloqueter en Belgique. Elle aurait aussi pu ajouter les à-fonds. Après cela il vous faudra vous laver avec une débarbouillette au Canada, ce gant de toilette qui chez nous s’appelle une lavette – ne pas confondre avec un homme pitoyable.

A ce propos, Muriel Gilbert note « cette curiosité de la langue française que le ménage y est à la fois un couple, comme dans se mettre en ménage, une famille ou plutôt une unité de population pour les statisticiens, et une activité d’astiquage du logement de ladite unité. On peut même faire bon ménage avec quelqu’un avec qui l’on ne vit ni n’astique, un collègue de bureau par exemple ».

Après les efforts ménagers, on a besoin de repos, d’un clopet, et non un clapet comme l’indique l’auteure qui, à cette occasion, aurait eu meilleur temps de le fermer, son clapet. Elle ajoute que « nous pedzons comme un Suisse qui traînasse au lit ». Et qu’il est bon d’éteindre son portable et de le mettre « dans sa fourre à natel, la housse à mobile des Helvètes ».

Les repas offrent des exemples juteux ; si l’on exagère, on est plein comme un boudin au Québec, mais plein comme un vélo en Suisse, ou jusqu’au bouchon. Attention « si c’est passé par le trou du dimanche à Liège ou à Lausanne, vous n’avez pas boutonné le dimanche avec le lundi, vous avez avalé de travers », explique judicieusement Muriel Gilbert, qui, par ailleurs, « rêve de s’entendre proposer un jour de faire schmolitz : les Suisses sont les seuls à posséder un verbe qui signifie passer au tutoiement en buvant un verre. En principe, il faut même croiser les verres et boire cul sec », précise-t-elle.

Sa digression sur la dent vaut son pesant d’or : « Le Français affamé a simplement la dent, ou les crocs, et l’envie de dévorer n’importe quoi à belles dents. Voici deux siècles, avant l’invention du dentifrice, de la brosse à dents et du dentiste, les quidams à qui il restait autre chose que des chicots avaient, disait-on, la bouche bien meublée. Pourtant, qui est chez nous sur les dents est souvent trop stressé pour avoir de l’appétit, ce qui ne l’empêche pas d’avoir la dent dure, ou une dent contre quelqu’un, ou une humeur en dent de scie. On ne s’étonnera guère que cela provoque dans son entourage quelques grincements de dents ».

Les expressions québécoises sont particulièrement pittoresques. Quand on reçoit un ami, on l’accueille en disant : enlève ta froque et tire-toi une bûche, c’est-à-dire enlève ton manteau et prends une chaise. Chacun sait que l’auto s’appelle char (plus proche du car américain que de la charrette médiévale), mais se faire écrapauter par un char, c’est quand même plus original que de se faire écraser par une voiture.

Lorsque vous êtes toujours prêts à sortir, vous avez le vava. Si le restaurant coûte la peau des fesses, le Romand dira qu’il coûte le lard du chat (et non le gras du chat). Mais il ne faudra quand même pas oublier de laisser une bonne-main, un pourboire.

Pour participer à cette joyeuse nomenclature, je souhaite ajouter quelques expressions qui m’ont toujours réjouie. En se précipitant à un rendez-vous, on y va à saut de chien mais attention à ne pas s’encoubler en courant. Si vous voyez tout en noir, vous allez peindre le diable sur la muraille, mais soyez raisonnable, et remettez l’église au milieu du village. Quelqu’un qui n’est pas très malin ne sait pas trouver de l’eau au lac, ou au Rhône. Et quand il s‘y baigne, il doit s’assurer qu’il a son fond pour ne pas perdre pied. Deux amis qui ne se rencontrent que de sept en quatorze vont se serrer les os de la tête. En classe, l’élève favori a les quatre pieds blancs, surtout s’il ne fait pas de mascogne (forme un peu vieillie de triche). Un malade se sent mieux après avoir longtemps pécloté, sa maladie a donné le tour. On a trouvé le point coquard, celui qui cloche. (Tous ces termes sont-ils encore connus des jeunes Genevois, devenus si internationaux ?

Enfin, c’est la dernière qui sonne, la dernière minute pour rappeler que la langue française peut s’enrichir de multiples idiomes, ainsi que le prouve Muriel Gilbert, qui complète son propos par des citations en langues étrangères dont les traductions sont toujours savoureuses : Quand le pou éternuera est la manière ukrainienne de dire quand les poules auront des dents.

 

18:41 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

N'en déplaise aux Français incapables de prononcer correctement BACH, Clown et Feldschlösschen, je vais persister à camber les gouilles pour mater les grandes berclures de plus près...

Écrit par : Jacques-Andre WIDMER | 14/03/2018

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