26/03/2018

Figaro

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » (acte V, 3, du Mariage de Figaro). Cette phrase que l’on peut lire tous les jours dans Le Figaro devrait nous inciter à nous plonger plus souvent dans la superbe trilogie de Beaumarchais sur son alter ego Figaro. (Lorsque Le Figaro fut créé en 1826, c’était un journal satirique. Il a beaucoup mué depuis, mais malgré tous les aléas, il existe encore.)

Beaumarchais, quel bonhomme ! « J’essaie d’être peintre du cœur humain », déclarait-il. Figaro a conquis le monde, au théâtre, à l’opéra, dans la presse. On le cite à tout bout de champ, ou de chant, devrait-on dire en l’occurrence.


L’Opéra des Nations lui a rendu hommage l’an dernier, la Comédie vient d’en faire de même avec une brillante mise en scène et le Crève-Cœur de Cologny y reviendra en mai pour son Figaroh !

« Ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux avec délices ; poète par délassement, musicien par occasion, amoureux par bouffées ; j’ai tout vu, tout fait, tout usé », ainsi Figaro se décrit-il dans le magnifique monologue du cinquième acte du Mariage. Et plus loin : « Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes ». A propos de l’amour, ce dialogue entre Figaro (qui craint de sentir son « front fertilisé ») et sa fiancée Suzanne : « - Tu n’as pas d’idée de mon amour. - Quand cesserez-vous, importun, de m’en parler du matin au soir ? - Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu’au matin. »

Beaumarchais utilise parfois ce procédé d’inversion des mots : « Quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur ». « La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd’hui qu’elle n’a que ce terrible choix : amour sans repos, ou repos sans amour. »

La dernière tirade du Barbier de Séville en résume tout le contenu : « Quand la jeunesse et l’amour sont d’accord pour tromper un vieillard, tout ce qu’il fait pour l’empêcher peut bien s’appeler à bon droit La Précaution inutile », sous-titre de la pièce. Quelques judicieuses définitions : « La jalousie n’est qu’un sot enfant de l’orgueil, ou c’est la maladie d’un fou. » « La colère, chez les bons cœurs, n’est qu’un besoin pressant de pardonner. » « La difficulté de réussir ne fait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre. »

Justice et politique

Figaro a des ennuis avec la justice et se moque des avocats : « Le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats qui, suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur, que d’ennuyer l’auditoire ». Figaro, lui, n’ennuie certes pas ses auditeurs, mais il n’est pas toujours gai : « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. » Le serviteur du comte Almaviva ne s’en laisse pas compter. « Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ? »

La politique est l’objet de ses sarcasmes : « Feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; (…) répandre des espions et pensionner des traîtres » et il conclut : « Tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique ! »

Un personnage qui fait son apparition dans le troisième volet de la trilogie, le cynique Bégearss, véritable Tartuffe, dénonce aussi la politique : « Il n’est que deux pivots sur qui roule tout dans le monde, la morale et la politique. La politique, c’est l’art de créer des faits ; de dominer, en se jouant, les événements et les hommes ; l’intérêt est son but ; l’intrigue son moyen ». Bégearss, « clairvoyant coquin », selon Figaro, se définit ainsi : « il n’est pas essentiel qu’un sage entende tout, quand il sait si bien deviner ».

Féminisme

Des répliques inoubliables, prononcées par d’autres protagonistes, touchent divers sujets avec pertinence et esprit d’à-propos. La vieille Marceline a des accents féministes : « Quand l’intérêt personnel ne nous arme point les unes contre les autres, nous sommes toutes portées à soutenir notre pauvre sexe opprimé, contre ce fier, ce terrible et pourtant un peu nigaud de sexe masculin ». « Sois belle si tu peux, sage si tu veux ; mais sois considérée, il le faut. » Dans le Mariage, acte III, scène 16, Marceline se livre à un plaidoyer exalté dont je ne citerai qu’une phrase : « Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire ; leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes : ah, sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur, ou pitié ! » 

Le comte Almaviva, dont les ardeurs remplissent les deux premières pièces, ne manque pas de sens social : « Les vrais magistrats sont les soutiens de tous ceux qu’on opprime. » Et dans la troisième pièce, La Mère coupable, il est presque devenu un sage. Ayant quitté son Espagne pour Paris, il déclare : « Quand on veut vivre dans un pays, il n’en faut point heurter les préjugés ». Plus loin : « On n’est compatissant que pour les maux qu’on éprouve soi-même ». Mais il ne peut s’empêcher de montrer son machisme : « Ce n’est point légèrement qu’on a donné tant d’importance à la fidélité des femmes. Le bien, le mal de la société sont attachés à leur conduite. »

Calomnie

https://www.youtube.com/watch?v=IfyCau4yyBk

L’éloge de la calomnie par Don Bazile dans le Barbier de Séville a inspiré à Mozart l’un de ses plus spirituels duos. Bazile tente de persuader Bartholo : « La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville. (…) D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano piano vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ? » Rossini n’a pas résisté à ce souffle musical.

Et Beaumarchais se laisse aussi tenter par la musique puisque Le Mariage de Figaro s’achève par des couplets et ce vers : « Tout finit par des chansons… »

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Commentaires

1. "Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire" Ah parce que les femmes auraient plus de considération pour les hommes ?

2. "leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle" Qui est au service de qui ? Vous en connaissez beaucoup, des femmes qui se ruinent en pension alimentaire pour leur conjoint divorcé ?

3. "traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes"
Ce n'est plus le cas depuis longtemps

4. "ah, sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur, ou pitié !" Oui ? Alors sachez que c'est parfaitement réciproque...
Se plaindre 20 après d'harcélement, carrière faite...

Écrit par : Géo | 26/03/2018

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