03/04/2018

Pourquoi en rajouter?

Les bébés font « rrreee ». Les adultes aussi. On ajoute « re » lorsque c’est inutile, voire fautif. Pourquoi en rajouter ? Ajouter se suffit à lui-même.

Un commentateur annonçait récemment qu’un écrivain était rentré à l’Académie française. L’écrivain venait d’être élu, il faisait donc son entrée à l’Académie.

Proust montre la voie. Dans le premier paragraphe de la Recherche du temps perdu, il écrit : « La pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ». Il aurait pu écrire « rechercher le sommeil » et me « réveillait ». Plus tard, dans Le Temps retrouvé, il se remémore : « Je recommençais chaque soir, dans un autre sens, les promenades que nous faisions à Combray ». Il n’a pu se passer du « re ».


En classe, on redouble si on n’a pas le niveau. Doubler est déjà pénible, redoubler, c’est enfoncer la tête sous l’eau. Il faut alors redoubler de vigueur pour se remettre à flots et remporter des prix qu’on pourra emporter chez soi, en remerciant le Ciel : une vraie résurrection, ou une renaissance, après avoir rattrapé ce qu’on aurait dû attraper. On revient de loin pour en venir là. Et on recommence.

Doit-on le répéter ? Là, pas moyen de supprimer la ci-devant syllabe. A la réflexion, on n’a pas toujours le choix. Bien des « re » sont inamovibles. Que seraient la réputation et la renommée sans le « re » ? C’est la règle. On ne peut y résister. Regarder n’a rien à voir avec garder. Et retourner d’où l’on vient ne signifie pas nécessairement qu’on tourne la page.

Pourtant, regrouper des personnes quand on pourrait les grouper. Rattacher ses lacets quand on peut les attacher. Rameuter les copains quand il suffit de les ameuter et les rejoindre quand on peut les joindre. S’approcher plutôt que se rapprocher et assembler au lieu de rassembler. Sasser sans ressasser (non, là je résume trop). On ne pourrait rechigner sans chigner.

Pensez-vous que je radote ? Ayez donc un peu de respect pour mon ressenti. Mais pourquoi renier ce que je ne veux nier ? Et ne remettons pas à plus tard ce que l’on peut mettre à jour maintenant.

Pour la Révolution, le « re » est revigorant. Car l’évolution renâcle à s’y rallier. Elle peut être rédhibitoire, sans pouvoir être dhibitoire. Ainsi que la religion, qui ne serait rien sans ses premières lettres.

Trouvez-vous que je me couvre de ridicule si je ne recouvre mes esprits ? Tout cela manque de réalisme, sans doute. Pour reconstruire une théorie, il a fallu la construire. Ce à quoi je me résous avec résolution. Il faut désormais rebondir sans avoir bondi. Y a-t-il une voie de recours ? « La force fonde le règne de la raison sans avoir besoin de recourir à l’imposture », s’est récrié Renan.

Quant à Jules Renard – encore un « Re » inévitable – il utilise le « re » à bon escient dans son texte sur La Belette : « Pauvre, mais propre, distinguée, elle passe et repasse, par petits bonds, sur la route, et va, d’un fossé à l’autre, donner, de trou en trou, ses leçons au cachet ». Puisqu’on en est aux Histoires naturelles, je ne résiste pas à citer Le Ver : « En voilà un qui s’étire et s’allonge comme une belle nouille ». Vous aurez noté qu’il ne se rallonge pas. Pour Le Papillon, « Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur », Renard ne le replie pas. Et Le Corbeau (revêche, peut-être) qui n’a rien à voir avec mon propos : « - Quoi ? Quoi ? Quoi ? – Rien », conclut Renard.

En revanche, Baudelaire (qui retient la syllabe éponyme à la fin de son nom) offre un bel exemple dans Recueillement dont je citerai la première strophe, pour rappel : « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. / Tu réclamais le soir ; il descend ; le voici: / Une atmosphère obscure enveloppe la ville, / Aux uns portant la paix, aux autres le souci. »

« De temps en temps, il faut se reposer de ne rien faire », disait Jean Cocteau. Comme une sorte de définition de la retraite. Cocteau réussit à y inclure les rêves : « Plus je vieillis, plus je vois que ce qui ne s’évanouit pas, ce sont les rêves ».

Pour terminer, je cherchais un refrain. Je n’ai trouvé qu’un requiem. Requiem aeternam dona eis.

Récapitulons donc et ne capitulons pas. Tout ce que je raconte là, j’aurais aussi bien pu vous le raconter.                                                                                                                               

 

18:44 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

L'essentiel pour un homme, chère Madame, est de savoir se retirer à temps. Vous avez sans doute déjà entendu ce refrain...

Écrit par : Jacques-Andre WIDMER | 05/04/2018

Vous avez donc lu le journal de Jules Renard ?

Pour moi, c'est un maître inégalé, oublié, méconnu de l'esprit et de la finesse.

En ce qui concerne Cocteau, toute mon empathie: il est vrai que c'était avant le viagra.

Quant au fort pertinent sujet de votre billet, voici ma question:

lorsqu'une femme se trompe, ( ou nous trompe ) faut-il le reprendre ?

Tout cela n'est pas simple !

Écrit par : Victor Flaubert | 11/04/2018

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