17/04/2018

Palsambleu !

 

Le français est-il une langue en voie de disparition ? Non, sans doute, grâce aux pays africains. Quant à Genève, il suffit d’entendre les conversations dans la rue ou dans les transports publics pour répondre par l’affirmative.

Nous sommes quelques-uns (un pluriel qui englobent femmes et hommes : épargnez-moi la stupide « écriture inclusive ») en Suisse et en France à mener un combat qui, je l’espère, n’est pas d’arrière-garde.

 


 

Parmi les combattants, l’un des plus acharnés est Jean-Loup Chiflet (auteur de l’inoubliable Sky my husband ! – Ciel mon mari) qui, de livre en livre, avec humour et compétence, cherche à défendre notre langue en nous intéressant à ses nuances et ses particularités.

L’an dernier, il lançait sous l’égide du Figaro littéraire et de Mots&Caetera trois ouvrages dont les titres expliquent les buts : Petit traité singulier des pléonasmes insoupçonnés, Les nuances de la langue française ou l’art de choisir le mot juste et Balade littéraire parmi les figures de style.

Cette année, dans la même collection, Jean-Loup Chiflet se bat pour sauver des mots menacés d’extinction : Ces mots perdus au fond de nos dictionnaires, « ces mots en sursis que l’on peut encore trouver dans le dictionnaire, mais que l’on entend de moins en moins », explique-t-il. Il a voulu « donner une seconde chance » à une centaine de ces vocables rares ou vieillis.

Des mots qu’il aime pour leur jolie histoire ou leur belle sonorité. « Ainsi, en améliorant votre bien-dire pour que notre langue reste immarcescible, vous en serez tout émerillonnés ! » écrit-il en conclusion de son avant-propos. Je l’avoue, j’ai dû m’y reprendre pour les orthographier correctement. Immarcescible provient d’un mot latin signifiant « qui ne se flétrit pas ». « Certains vous diront qu’ils peuvent se servir de l’adjectif inoxydable pour dire à peu près la même chose. Je ne suis pas d’accord car le côté métallique de ce mot me déplaît », déclare-t-il. Quant à émerillonné, « ne prenez pas mal cette exclamation. Au contraire, elle signifie que je vous ai trouvé l’air vif, éveillé, comme l’est l’émerillon, petit oiseau de proie qui est à l’origine de cet adjectif » dont le dictionnaire nous dit qu’il est « rare ».

Plusieurs des vocables puisés par Chiflet au fond des dictionnaires ont trait à la parole. A part ce bien-dire, on trouve algarade, dispute soudaine et violente qui provient de l’arabe et qui ressemble à bisbille qui vient de l’italien, entre deux personnes qui discordent (qui ne sont d’accord sur rien). L’anecdotier, qui raconte des histoires insolites et qui peut raconter des billevesées et des calembredaines avec beaucoup de loquacité, peut aussi débagouler. Chiflet a hésité avant de citer ce mot : « C’est qu’issu de l’ancien français bagouler (parler inconsidérément), ce verbe a signifié « vomir » pendant un certain temps dans le langage populaire. Ce sens ayant totalement disparu au profit du sens original et ne désignant plus que le fait d’émettre une suite de paroles ininterrompue, il m’a semblé que je pouvais tenter de le remettre dans le circuit ». On pourrait ajouter que débagouler inclut le bagou, très répandu celui-là. Et si on veut faire taire un fieffé anecdotier « qui vient de proférer une série d’âneries », dites-lui « cesse de déparler (synonyme de débagouler) ! Cela devrait lui clouer le bec.

Les personnes qui parlent beaucoup sont parfois des sycophantes « qui vont tenter de vous tromper ou de vous trahir » en clabaudant. Clabauder, « criailler contre quelqu’un de manière malveillante » a pour origine « clabaud, désignant une espèce de chien aboyant fortement », sonorité peu éloignée d’un cabot, dans tous les sens, c’est dire qu’il nous rapproche du cabotin. Dans un même ordre d’idées, Chiflet propose endêver : faire enrager. Vous pouvez faire endêver quelqu’un en potinant à tort et à travers (synonyme de cancaner, moins joli à l’oreille).

Me trouvez-vous amphigourique ? A l’origine inconnue, « cet assemblage de syllabes hétéroclites serait le fruit d’une onomatopée visant à reproduire la cacophonie que produit un discours sans queue ni tête ». Serais-je bas-bleu ? Ne comptez pas sur moi pour rester coite. Ces termes-là ne nécessitent pas de dictionnaire, je suppose, mais en voici un qui me voit fort marrie (contrariée) : nycthéméral. En ligne directe du grec nuktos, la nuit et hemera, le jour, il désigne « un espace de temps de 24 heures comprenant un jour et une nuit », par conséquent un cycle de 24 heures. Si vous voulez vous parangoner à Jean-Loup Chiflet, vous pourrez dire que vous avez amélioré votre rythme nycthéméral en renonçant à boire du café le soir.

Mais dans cet ouvrage savant et amusant, j’ai particulièrement goûté le dernier chapitre consacré aux interjections, plus précisément aux jurons, dont voici la liste : diantre, fichtre, jarnicoton, mazette, scrogneugneu, et mon favori, palsambleu ! Diantre est proche du diable. Fichtre est un mélange distingué de ficher et foutre. Jarnicoton a une histoire qui remonte à Henri IV : son confesseur Pierre Coton lui reprochait son juron familier, jarnidieu ! (je renie Dieu). « Le roi en s’excusant lui dit qu’il n’y avait pas de nom qui lui fût plus familier que celui de Dieu, excepté peut-être celui de Coton. Eh bien, Sire, dites : je renie Coton. » D’où jarnicoton ! L’origine de mazette est incertaine. Le mot désignait un mauvais petit cheval, puis quelqu’un de maladroit et peureux. Il n’est resté qu’une exclamation de surprise ou d’admiration. Scrogneugneu remplace « sacré nom de Dieu » dans un livre célèbre du 19e siècle, Les aventures du colonel Ronchonot.

Le recours à Dieu dans les jurons est décidément multiple. Nous le retrouvons dans ce palsambleu, formule autrement plus plaisante que « par le sang de Dieu ! »,. Sur le même modèle, « par Dieu » a été remplacé par parbleu et « mort de Dieu » par morbleu. A Genève, nous y allons plus directement : « de Dieu de Dieu » est devenu « de bleu de bleu ».  

 

09:39 Publié dans Langue française | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Bonjour Madame,

Sur les jurons du passé, une chanson d'anthologie d'un poète fin diseur et connaisseur de la la langue françoise...Elle date des années 50, pas une ride. On admirera au passage la diction et l'articulation, qualités hélas disparues des tréteaux d’aujourd’hui.

www.youtube.com/watch?v=K8Wawyse7vY

Bonne journée palsembleu.

Écrit par : Gislebert | 17/04/2018

Merci Gislebert, pour ce commentaire musical.
"La ronde des jurons" de Georges Brassens est l'une de ses chansons les plus savoureuses.

Écrit par : Anne | 17/04/2018

Les commentaires sont fermés.