10/06/2018

Sismondi et Genève

Sismondi (1773-1842), l’ami de Mme de Staël et du groupe de Coppet, le chercheur acharné, l’historien et économiste inspiré, suscite encore des admiratrices. Suffisamment passionnées pour faire confectionner et apposer une plaque commémorative sur l’immeuble où il résida de nombreuses années, rue Etienne Dumont. Et pour obtenir que le maire de Genève se déplace le jour de l’inauguration.


 

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Il faut toutefois mentionner que Sismondi avait déjà sa rue aux Pâquis depuis 1847, dont Arthur Massé parle dans ses Promenades historiques dans les rues de Genève (1874, réédition Slatkine 1980). On lui a aussi attribué un Collège à l’avenue de France et une avenue Léonard Sismondi à Chêne Bougeries.

  http://ge.ch/noms-geographiques/voie/geneve/avenue-leonar...

Grâce à sa renommée intellectuelle, sa maison – aujourd’hui une annexe de la mairie de Chêne-Bougeries – où il est né et où il tenait salon durant l’été, devint un lieu de rencontres dans les années 1820-1830, prenant en quelque sorte le relais de Coppet.

                     

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Sa pierre tombale se trouve au cimetière de Chêne Bougeries, à droite du temple, entre le peintre Saint Ours et le géographe Paul Chaix.

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A proximité, sur la route de Chêne, son portrait figure sur un coffret électrique.

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Tout cela n’a pas suffi à Jacqueline de Molo-Veillon, membre fondatrice de l’Association des études sismondiennes et initiatrice de la plaque. L’écrivain habita cet immeuble, hérité de sa mère, au 1 de la rue Etienne Dumont – qui s’appelait alors rue des Belles-Filles, et nous n’entrerons pas ici dans ce changement de nom significatif d’une prude époque. Mais il est amusant que la rue porte maintenant le nom d’un de ses amis.

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Changement de nom aussi pour Sismondi lui-même, puisque à la naissance il s’appelait Jean Charles Léonard Simonde. Famille d’origine huguenote, par son père, et italienne par sa mère, qui influença beaucoup son fils, et dont le duc de Broglie dira qu’elle est « la véritable matrone d’une république fondée par Calvin ». Mais un critique littéraire écrit en 1917 que « ce que Sismondi avait de plus charmant était sa mère, qui le dirigeait dans les voies de la sagesse et de la prudence ».

Ses premiers ouvrages sont signés Simonde. Sans doute ce nom, trop proche d’immonde, le gênait. Sa passion pour l’Italie lui fait adopter, dès 1806, un nom déniché dans les œuvres de Dante. Un petit trait de vanité qui contraste avec le regard que Massé, le bien-pensant, porte sur le personnage : « humble et simple au dehors, mais renfermant en lui-même de grandes choses, en tête desquelles étaient la foi et la bonté ».

D’autres le décrivent différemment. Karl Marx qui l’a lu, l’a cité, s’en est inspiré, l’a finalement dédaigné, le considérant comme le chef de file des socialistes petits-bourgeois. Belle insulte !

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Dans Sismondi, précurseur ignoré par Marx (Slatkine, 2018), l’économiste italien Umberto Mazzei démontre clairement l’étendue des rapprochements entre les deux penseurs. Sans aller dans le détail, mentionnons quelques sujets : la plus-value, les prolétaires, la surproduction, l’accumulation des richesses produisant le paupérisme. « Ce socialisme petit-bourgeois a analysé avec la plus grande acuité les contradictions des rapports de production », écrit Marx qui conclut cependant : « il est à la fois réactionnaire et utopique ».

D’abord influencé par Adam Smith, Sismondi finit par critiquer le libéralisme économique qui, loin d’assurer le bien-être de tous, accroît la misère des travailleurs. Il formule un programme d’intervention de l’Etat ayant pour but la protection de la classe ouvrière. (Selon la formule du Petit Robert.) Il préconise la propriété privée pour se défendre contre les abus du capitalisme industriel.

Sismondi n’a pas seulement apporté des analyses économiques percutantes et documentées grâce à ses observations sur le terrain, il a fait œuvre d’historien dans ses 16 volumes sur l’Histoire des républiques italiennes et ses 18 volumes sur l’Histoire des Français. Il s’est battu contre l’esclavage qui lui paraît comme « la privation de toute espérance ». Quant au colonialisme, il en étudie les effets néfastes sur les colonisés et il annonçait en 1814 l’affranchissement de toutes les colonies, qu’il jugeait inévitable.

Il enseigne à l’université de Genève les littératures comparées dont il publie le cours : Littérature du midi de l’Europe. Cette littérature formée à l’école des Arabes, dont « l’immense richesse littéraire n’existe plus dans aucun pays où les Arabes et les musulmans dominent », constate-t-il avec regret.

Le nord l’intéresse aussi : sa femme est anglaise. « C’est la société peut-être qui a le plus d’attrait pour moi. » D’ailleurs « Genève est en quelque sorte une ville anglaise sur le continent. Nulle part la langue anglaise n’est plus universellement cultivée ». Mais il n’en apprécie guère la cuisine, alors qu’il a célébré celle de Toscane. En 1840, deux ans avant sa mort, il écrit que « c’est, je crois, cette exécrable cuisine anglaise qui a détruit ma santé » et il décrit la soupe, « tantôt colle forte, tantôt farine bouillie dans de l’eau sans beurre ni sel ». (Citations tirées de Cinq portraits d’Alfred Berchtold, L’Age d’homme, 1997.)

Comme citoyen actif, il prend part à la politique de sa ville, notamment au Conseil représentatif. Comme protestant, fils de pasteur, Sismondi affirme qu’il est « de la religion des logiciens », « c’est plutôt dans l’intelligence que j’ai cherché ma religion ». Dans son testament publié deux semaines après sa mort, il déclare : « Je suis protestant. Mais j’espère qu’on ne me trouvera étranger à aucun sentiment religieux d’amour, de foi, d’espérance, de charité, sous quelque étendard qu’il se manifeste ».

 

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