18/07/2018

C'est mon Tour

Chaque été, depuis ma jeunesse, je vibre aux exploits du Tour de France. Dans ma famille, nous nous extasiions devant les performances des « forçats de la route ». La bicyclette nous était une amie familière, cette « petite reine », dont on assure que le surnom provient de la reine Wilhelmine qui, comme toute bonne Néerlandaise, enfourchait volontiers un vélo.


Nous avions nos favoris, et ce n’était pas les mêmes. Nos rivalités se calquaient sur celles de nos héros. Le mien était Coppi, le campionissimo, et mon frère soutenait Bartali, le Pieux. Plus tard, ma sœur admirait Kubler, l’aigle d’Adliswil, tandis que j’encensais Koblet, le pédaleur de charme.

Restée seule à m’enthousiasmer, j’ai embrigadé ma mère dans ma poursuite des coureurs. Un jour que le Tour passait au bord du Léman, nous nous étions positionnées à proximité de Thonon, près d’un petit bois. Alors que ma mère restait dans la voiture, je m’étais éloignée pour jouir d’une meilleure vue au passage du peloton. Revenant vers l’auto, déçue d’avoir manqué Bobet, j’apprends par ma mère, hilare, qu’elle l’a vu de près : il s’était arrêté, profitant du couvert des arbres, pour satisfaire un besoin pressant. Les héros ont leurs faiblesses.

Bobet.pngLouison Bobet a inspiré les écrivains. Antoine Blondin, qui suivait la course pour L’Equipe, en brosse un portrait lyrique en juillet 1955 : « En matière de sport, l’inattendu possède des charmes avérés : il sort de l’ombre des étoiles secondaires, il flatte notre sens de la surprise et du pincement de cœur. Mais rien n’est grandiose, malgré tout, que l’exact rendez-vous d’un athlète et de son triomphe. C’est en bas du Ventoux qu’on attendait Bobet, c’est là qu’il a décramponné ses adversaires. (…) Un être à part. C’est le mariage de la harpe et de la trompette. »

Dans ses Mythologies (Ed. du Seuil, 1957), le philosophe Roland Barthes lui consacre aussi des lignes superbes dans le chapitre sur ce qu’il appelle l’épopée du Tour de France. A ses yeux, Bobet est un « héros prométhéen. Il a un magnifique tempérament de lutteur, un sens aigu de l’organisation, c’est un calculateur, il vise réalistement à gagner. (…) Le bobétisme est venu consacrer un type de coureur très particulier, où l’énergie est doublée d’une intériorité analytique et calculatrice ».

N’allez pas dire que le cyclisme n’exige que des jambes et pas de tête.

Louison Bobet a été le premier concurrent à emporter trois Tours de suite (1953, 1954, 1955). Le Belge Philippe Thys avait déjà gagné trois fois, mais pas consécutivement (1913, 1914, 1920).

Après eux, des coureurs ont réussi la passe de cinq : Anquetil l’Epicurien, Merckx le Cannibale, Hinault le Blaireau et, cinq années de suite, l’Hidalgo Indurain. Puis, le phénomène Armstrong, hors norme, dans tous les sens du mot, puisqu’il s’est imposé sept fois, mais grâce à l’aide chimique, comme on l’a appris trop tard.

Le dopage, puisqu’il faut l’appeler par son nom

Le dopage ne date pas d’aujourd’hui. Les efforts gigantesques demandés aux « géants de la route », depuis les débuts, expliquent l'utilisation des stimulants de tous genres. Comment tenir autrement, pendant trois semaines, par tous les temps, par monts et par vaux ? Mais quelles en sont les limites ?

Dans un fameux article du Petit Parisien (27 juin 1924), le grand journaliste Albert Londres relate les propos d’Henri Pélissier, qui avait gagné le Tour en 1923. « Vous n’avez pas idée de ce qu’est que le Tour de France. C’est un calvaire. Et encore, le chemin de croix n’avait que quatorze stations tandis que le nôtre en compte quinze. » Henri et son frère Francis détaillent ensuite le contenu de leurs sacs : de la cocaïne pour les yeux, du chloroforme pour les gencives, des pilules de toutes sortes. « Vous ne nous avez pas encore vus au bain, à l’arrivée. Payez-vous cette séance, suggère Henri. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. » Et le frère ajoute : « On n’est pas des fainéants mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations. »

Motivés par le besoin de se dépasser et de dépasser les autres, les athlètes subissent et acceptent de vraies tortures. « Doper le coureur est aussi criminel, aussi sacrilège que de vouloir imiter Dieu ; c’est voler à Dieu le privilège de l’étincelle », écrit Roland Barthes.

Les dégâts causés par la prise de substances licites ou non sont nombreux, ils se comptent en morts, accidents, tricheries, remarques surprenantes, telle cette réplique de Richard Virenque, lors de l’affaire Festina : il avait été entraîné dans la tourmente « à l’insu de son plein gré ».

Le coureur n’est pas seul, il appartient à une équipe ; il est aujourd’hui plus que jamais dirigé puisque, muni d’une oreillette, il reçoit les commentaires, voire les ordres, de son directeur technique. Il doit parfois se sacrifier pour le succès d’un rival. L’humble rôle de « porteur d’eau » devrait susciter autant d’admiration que la victoire du vainqueur.

Terminons par une autre citation de Roland Barthes : « Le Tour est un affrontement de caractères. Il a besoin d’une morale de l’individu, du combat solitaire pour la vie. (…) Mais le Tour est aussi un sport, il demande une morale de la collectivité ». 

18:28 Publié dans Sport | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Permettez-moi de vous conseiller la lecture de la Société du Spectacle de Guy Debord.

Écrit par : Daniel | 18/07/2018

Madame,
Disons d'abord que c'est un joli billet. J'adore le cyclisme, comme pratiquant et comme spectateur (mais à la télé, on suit les actions beaucoup mieux que sur le terrain...).
Vous n'avez pas abordé les très mauvaises réactions du public français contre Froome. Et dans ce contexte, que les Italiens, dans les années 30, lassés d'être caillassés par un public hyper-nationaliste, ont pris leurs clics et leurs claques au milieu de la course...
Cet après-midi, Froome va jouer son Tour au milieu de la foule. Le public français joue son image sur une seule réaction d'un fanatique. Si le pire advient, la roche tarpéienne est proche du Capitole. Champions du monde de foot ou champions du monde du pire chauvinisme, that's the question. Wait and see...

Écrit par : Géo | 19/07/2018

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