01/08/2018

Primitifs flamands à Brou

Près de Genève se dresse l’un des plus beaux monuments de France, datant du début du 17e siècle, trop peu connu : le monastère royal de Brou qui, en plus de son église gothique flamboyant, abrite trois cloîtres, fait unique dans l’architecture française.

http://www.monastere-de-brou.fr/


Une exposition m’a incitée à lui rendre visite : « Primitifs flamands, trésors de Marguerite d’Autriche de Jan van Eyck à Jérôme Bosch » ouverte tous les jours jusqu’au 26 août.

Marguerite d’Autriche et Flamands, que font-ils dans ce quartier de Bourg-en-Bresse, chef-lieu du département de l’Ain ? L’édifice doit sa construction à l’amour de Marguerite pour son mari Philibert le Beau, duc de Savoie, mort très jeune en 1504. Afin de perpétuer sa mémoire, la veuve mène à bien ce rêve fou.

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Personnalité extraordinaire que cette femme dont les liens de famille la rattachent à toute l’Europe. Petite-fille de Charles le Téméraire, fille de l’archiduc d’Autriche Maximilien 1er empereur germanique, fondateur de la puissance des Habsbourg, tante de Charles Quint. Enfant, elle est élevée à la cour de France en prévision de son mariage avec Charles VIII. Comme celui-ci en choisit une autre, elle est répudiée et épouse Juan de Castille et passe quelques années à la cour d’Espagne. Celui-ci meurt jeune et on lui trouve un nouveau mari, Philibert de Savoie. Vrai mariage d’amour, mais qui ne dure pas non plus. Il meurt à 24 ans.

Marguerite aime Bourg, mais elle ne peut y rester. La mort de son frère la contraint à lui succéder comme régente des Pays-Bas bourguignons avec siège à Malines. De là, elle envoie des artistes flamands pour édifier et orner le monastère et l’église qui va abriter les monuments funéraires de sa belle-mère Marguerite de Bourbon, de son mari et d’elle-même, le plus flamboyant. La construction durera de 1505 à 1532. Elle n’en verra pas la fin puisqu’elle succombe en 1530, âgée de 50 ans.

Erudite, protectrice des arts, possédant une immense fortune, Marguerite acquiert une collection d’œuvres d’art dont les inventaires successifs révèlent la qualité. Elle en lègue une partie au monastère de Brou.

L’exposition réunit une cinquantaine d’œuvres qui reflètent « le goût d’une princesse éclairée à l’aube de la Renaissance », ainsi que la décrivent les commissaires Girault et Briat-Philippe. Les tableaux proviennent de nombreux prêteurs, à commencer par des musées belges, français et allemands. Ils n’ont pas tous figuré dans le palais de Savoie à Malines, mais sa collection comprenait des œuvres similaires.

Primitifs flamands : ce nom qu’on donne aux artistes d’avant la Renaissance, aux alentours des années 1500, m’a toujours étonnée. Rien ne me semble primitif dans cet art finement ciselé.

Quelques œuvres

 

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Le tableau choisi pour l’affiche de l’exposition est un chef d’œuvre absolu : L’ange tenant un rameau d’olivier (musée du Louvre), symbole de paix, est le panneau gauche d’un triptyque de Memling dont le centre, la Vierge de pitié se trouve à Melbourne et l’autre panneau, également un ange, mais tenant une épée, à la Wallace Collection de Londres.

Le portrait de Marguerite d’Autriche en vêtement de veuve (voir plus haut) est un de ceux qu’elle commanda à Bernard van Orley (1488-1541), qui entra à son service en 1518. Celui-ci, qui la montre très pieuse, égrenant son chapelet, est considéré comme la meilleure version ; il appartient au musée de Brou.

Parmi les sujets traités, outre les portraits, on trouve surtout des thèmes religieux.

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Adam et Eve par Aert van der Bossche, collaborateur de Van der Goes, se distingue par la position du couple qu’on dirait prêt à danser. A l’arrière-plan le démon, au visage de femme, les surveille et se prépare à intervenir. Les arbres et les fleurs offrent un jardin paradisiaque. (Le tableau est prêté par la galerie de Jonckheere de Genève et Monaco.)

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Les Nativités sont nombreuses. L’une des plus sereines et pittoresques me paraît celle attribuée à Memling et son atelier (Fondation Phoebus, Anvers). Architecture, paysage d’arrière-plan, Joseph apportant la lumière, Marie tendant les mains vers l’enfant que bénissent les anges. Tout forme un ensemble lumineux.

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Parmi les nombreuses madones, la Vierge à l’enfant de Joos van Cleve (musée de Limoges) reflète une grande délicatesse. L’enfant tient une pomme (symbole du péché originel) et un chapelet de corail (évoquant le sang de la Passion). Au fond, l’un de ces paysages qui inscrivent les œuvres de cette époque au cœur d’une vie civilisée.

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Joos van Cleve est aussi l’auteur d’un Salvator Mundi (musée du Loure) autrement plus crédible que celui que l’on attribue à Vinci et qui a été acquis pour le musée d’Abou Dhabi à coup de millions. Dans le globe crucifère que tient le Christ, on distingue une fenêtre et un paysage symbolisant le sauveur du monde.

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Un Jérôme Bosch (ou atelier) met un terme à l’exposition : une Tentation de saint Antoine (Gemälde Galerie, Berlin) comme il en a peint plusieurs. Ces tentations permettaient à l’imagination débridée du peintre de créer d’innombrables monstres. Marguerite conservait dans sa chambre cette œuvre-ci ou une autre similaire. Le thème lui était cher, elle qui avait subi tant de tribulations.

Musée

A côté de l’exposition temporaire, le Monastère royal de Brou abrite un musée qui rassemble, dans les anciennes cellules des moines, des œuvres de toutes les périodes de l’histoire de l’art, jusqu’à l’époque contemporaine. Il mérite le détour.

Des artistes ayant des relations avec la région y figurent: Degottex, né dans l’Ain, et Jules Migonnay, né à Bourg. Une vue de Pérouges a été peinte par Utrillo.

D’autre part, les appartements de Marguerite ont été récemment convertis en salles de musée ainsi que ceux du prieur, datant du XVIIIe siècle, plus confortables, voire frivoles.

Le cadeau royal de Marguerite d’Autriche à la ville de Bourg a retrouvé toute sa grandeur.

A l’occasion de l’exposition, un superbe catalogue a été édité. Il contient les illustrations de toutes les œuvres exposées et beaucoup d’autres pour compléter les analyses des historiens d’art sur cette époque.

 

11:08 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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