22/08/2018

Coach

Cherchant dans une librairie un livre pouvant être lu en une journée de train, je tombe sur un petit bouquin avec cette quatrième de couverture : « Aussitôt le train sorti du bunker de la gare… » Rien de plus adéquat puisque l’histoire parle de trains.


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Je regarde le titre, La Coach (Coll. fictio, BSN press, Giuseppe Marrone Editeur) qui éveille plutôt mon agacement. Un de ces insupportables anglicismes à la mode. Un mot anglais pour un métier dont je me méfie et dont je soupçonne les moyens manipulateurs. L’idée toutefois m’intrigue. De plus, coach peut aussi signifier "wagon" en anglais. Quoi de mieux pour occuper un trajet ferroviaire ?

L’histoire se passe en Suisse. Et l’épigraphe précise que son grand-père était administrateur postal à Vevey. (Je comprendrai plus tard l’importance de cette indication.)

L’auteur, Nicolas Verdan, m’est inconnu. Mais ce n’est pas sa première œuvre. La liste fournie en comprend cinq, dont Le Patient du Docteur Hirschfeld (Ed. Campiche 2011, primé plusieurs fois) et Le Mur grec (Ed. Campiche 2015).

Bref, je me décide. J’achète.

Je ne l’ai pas regretté. Ce roman noir très bien ficelé m’a tenu en haleine pendant les moments creux du trajet. La description du personnage principal, Coraline, la coach, est terrifiante. Narratrice, elle ne cache pas ses intentions maléfiques, assouvissant une soif de vengeance.

Son frère qui travaillait dans un bureau de poste s’est jeté sous un train après l’annonce de la fermeture de son agence. La jeune femme en accuse le responsable du réseau postal et prépare sournoisement une attaque létale contre lui.

Mais elle est dure avec tout le monde. Ses rapports avec son frère étaient sans concessions. Que ses reproches l’aient poussé au suicide, elle n’en accepte pas la culpabilité. « Coupable, moi ? Quoi encore ? » Avec ses amis de même. Dès qu’elle flaire le moindre sentiment de faiblesse chez eux, elle attaque.

La partie la plus intéressante du roman se passe dans une société plus ou moins occulte qui réunit des personnalités suisses dont le but principal est le pouvoir. Les membres se recrutent dans l’industrie, la banque, les assurances, la haute administration publique, l’art. Surtout pas de politiciens, ils doivent faire trop de compromissions en jouant le jeu démocratique et en visant le consensus.

Le groupe se réunit au 33e étage de la plus grande tour de Zurich, d’où son nom, la Prime Tower Affiliation. Sa devise explique son projet : arda para subire,  « brûle du désir de t’élever ». Rien ne doit entraver leur chemin. « Nous ne cherchons pas à servir l’intérêt général. Nous ne croyons pas à la solidarité dans l’entreprise, encore moins à l’engagement humanitaire. Nous sommes au contraire partisans d’un individualisme forcené. Une même rage de gagner à tout prix nous anime », explique Coraline. Qui résume : « nous nous reconnaissons dans l’absence de tout scrupule dans la course au pouvoir ».

« Nous apprenons à nous départir de toute mauvaise conscience », déclare-t-elle encore et c’est ce qui rend son personnage si glacial. On ne sait trop comment Coraline est entrée dans le club, mais elle incarne à la perfection tous ses objectifs.

La description d’un club fermé, aux rites bizarres, comme chez les francs-maçons par exemple, excite toujours la curiosité des non-initiés. L’invention de Nicolas Verdan semble si véridique qu’on est tenté d’y croire.

A côté de la narratrice, un protagoniste inconnu apparaît dès le premier chapitre. Il la surveille. Son identité n’est révélée que vers la fin, mettant en lumière un autre aspect de l’histoire de Coraline. Cela étoffe le sujet et permet au romancier d’apporter d’utiles digressions.

Quel personnage monstrueux que cette femme, décrite superbement, à l’aide d’un scalpel. L’auteur serait-il misogyne ? Sûrement pas. Il dépeint un caractère que l’on attribue plus couramment aux hommes. Mais dans la société d’aujourd’hui, où de plus en plus de femmes désirent et sont capables de prendre place au même niveau que les hommes, il n’est pas anormal qu’elles aussi soient prêtes à tuer pour atteindre leurs visées.

Cela n’est certes pas rassurant.

Dans le domaine de la politique, on a vu que bien des femmes au pouvoir ont été intraitables. En bien ou en mal. Citons-en quelques-unes, sans remonter à Catherine de Médicis ou à Elisabeth 1ère. Observons la deuxième moitié du 20e siècle : Ana Pauker, Golda Meir, Sirimavo Bandaranaike, Indira Gandhi, Eva Peron, Margaret Thatcher. Et le pouvoir d’Angela Merkel ne peut pas encore être jugé.

Quant à la violence des hommes au pouvoir, l’Histoire en regorge, même aujourd’hui. Une liste remplirait de longues pages.

 

P.S. Sur le sujet des femmes au pouvoir, l’historienne anglaise Claudia Gold a publié Women who ruled, History’s 50 most remarkable women (Quercus, 2015), ouvrage dont la première édition intitulée Queen, Empress and Concubine avait paru en 2008. « Ces femme qui ont gouverné » vont des reines d’Egypte Hatchepsout et Néfertiti à Benazir Bhutto. (Pas de traduction.)

 

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Commentaires

"Quel personnage monstrueux que cette femme, décrite superbement, à l’aide d’un scalpel." Depuis quelques décennies, (3 ou 4), les femmes européennes sont confrontées à la même problématique que les hommes face à une position dominante qu'ils/elles ont désirée. Inévitablement, faute de culture de la direction d'autres humains, elles sont sujettes à plus d'erreurs.
Dans mon milieu, je suis le seul à avoir fait du service militaire, parmi tous mes amis. L'un d'entre eux, qui a créé un bureau d'ingénierie environnementale qui a connu de grands succès, avait remarqué à quel point la formation d'officier à l'armée apportait ce genre compétence.
Il faut recommander aux jeunes femmes de s'engager dans ce domaine et de grader. Cela leur sera très profitable dans la vie civile en ce sens qu'elles éviteront les habituelles erreurs d'excès d'autoritarisme des débutants.

Écrit par : Géo | 23/08/2018

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