30/08/2018

Paradoxes anglais

L’Angleterre ne cessera de nous étonner. (Je ne parle pas ici du Brexit.) Un petit voyage sur les terres de la reine Elizabeth II m’a une fois de plus émerveillée par sa manière de juxtaposer la tradition ancestrale et le contemporain.


 

Précisons d’emblée, avec trois exemples, à quoi je fais allusion : un palais du 18e siècle où l’on introduit l’art du 20e siècle dans chaque salle, soit Blenheim et Yves Klein. Glyndebourne, quand le pique-nique en smoking accompagne de sublimes interprétations classiques. Et Hyde Park à Londres avec Christo.

Pour le remercier de ses victoires pendant la guerre de succession d’Espagne au début du 18e siècle, la reine Anne offrit au 1er duc de Marlborough la somptueuse propriété de Blenheim dans l’Oxfordshire. Les meilleurs architectes, artistes et jardiniers participèrent à sa création. Quoiqu’une somme importante ait été allouée pour l’édifice par le Parlement, il fallut quand même que le duc mette la main au portefeuille. Rien n’était assez beau. Du parquet au plafond, tout est décoré. Tableaux et tapisseries remplissent les murs.

Aujourd’hui, à côté du souvenir de Winston Churchill, descendant du duc et né dans ces murs, le propriétaire a ouvert ses salons pour une rétrospective de l’artiste français Yves Klein, né en 1928 et mort en 1962. Le bleu Klein contraste avec les ors baroques et finalement se marie assez bien, par la pureté de sa couleur avec la magnificence classique.

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Les sculptures de Klein voisinent avec une statue de la reine Anne

Les touristes peuvent entendre des extraits des discours les plus fameux du vieux lion qui, n’appartenant pas à la branche aînée, n’a pas été l’héritier de la propriété. Ils peuvent aussi assister à un service religieux avec un chœur d’enfants.

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Chœur d'enfants dans la chapelle de Blenheim

Tout est fait pour maintenir la vie dans cette glorieuse bâtisse, témoin du passé.

La renommée de Marlborough (sans parler de la célèbre chanson, Malbrough s’en va-t-en guerre) a dépassé les frontières puisqu’il s’est battu sur les mers. A Minorque, s’élève un Fort Marlborough datant des années 1800 qui devait protéger la petite île des Baléares contre les ambitions de Napoléon.

L’Angleterre est connue pour ses parcs. Celui de Blenheim est d’une sublime beauté. Celui de l’opéra de Glyndebourne réjouit les yeux par ses paradoxes. Le noir des smokings se mêle au vert de la prairie.

 

 

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Les spectateurs des opéras qui paient de grosses sommes pour se procurer des billets apportent leurs pique-niques plutôt que de manger au restaurant durant le long entracte. Mais pas n’importe quelle collation, un panier de Fortnum and Mason, la grande épicerie de Piccadilly, est presque obligatoire.

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Si la tenue de soirée est elle aussi obligatoire, les excentricités ne sont pas interdites. Les kilts et pantalons écossais apportent de la variété.

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Mais il faut aussi évoquer l’œuvre que j’ai eu le privilège d’entendre et de voir, Saul, un oratorio de Haendel, créé quelques années après la mort du duc de Marlborough. Il n’avait jamais été interprété comme un spectacle d’opéra, le metteur en scène Barrie Kosky pouvait donc faire appel à toute son imagination. Les chœurs, représentant la nation d’Israël, et les solistes étaient habillés dans des vêtements de fantaisie rappelant le 18e siècle. Peu de décors, mais beaucoup de mouvement, faisant corps avec la musique.

« L’interprète doit être le centre, le moteur absolu de toute production, non pas la technologie ni le décor », a déclaré Barrie Kosky. On ne saurait mieux dire et faire.

Lorsque Haendel composa Saul, il introduisit des instruments anciens de l’époque du roi David. « Comment cela réussira dans notre période dégénérée, je vous laisse juge », avait écrit Thomas Haendel, le frère du compositeur, avant sa création en 1738.

Dans une période dégénérée, nous y sommes aussi, sûrement. Mais de semblables spectacles nous la rendent heureuse.

Enfin, à Londres, dans le royal Hyde Park, une sculpture imposante de Christo est immergée dans le Serpentine.

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Mastaba de Christo et Jeanne Claude

 

La galerie du Serpentine a consacré son exposition d'été au sculpteur Christo, connu pour ses "empaquetages"- Il avait naguère envisagé d'emballer le Mur des Réformateurs et le Jet d'eau ! Le projet a été réalisé, mais par des gravures. 

Cependant, une des oeuvres exposées à la galerie provient de Genève.

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Barils de pétrole emballés, 1958

Celui de droite appartient à un collectionneur de Cologny

 

Ainsi, après notre voyage anglais, nous voici de retour !

17:38 Publié dans Art, Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Bonjour Madame,

Petit complément au sujet de Glyndebourne que vous citez au nombre de vos paradoxes.

La légende veut que le fondateur du festival, John Christie, excentrique comme seuls les riches Anglais peuvent l’être, héritier d’une manufacture d’orgues et propriétaire du domaine, ait fait construire le théâtre par amour pour sa jeune épouse, Audrey Mildmay, qui avait un joli timbre de soprano léger (elle avait tenu le rôle de Blondchen dans l’Enlèvement, pour situer la tessiture).

A l’origine, Christie avait fait agrandir la salle de musique de sa demeure pour y donner des concerts d’amateurs, épaulés par quelques pros. A la suite d’une tournée en Europe au début des années 30 au cours de laquelle le couple se rendit aux festivals de Salzbourg et de Bayreuth, l’idée germa au retour de monter un festival à l’anglaise, en donnant des opéras en version de concert, sans mises en scène ou alors minimalistes…

La chance de Christie... et du festival fut de pouvoir recruter deux gloires en déshérence de leur pays d’origine pour des raisons politiques, Fritz Busch le chef d’orchestre et Carl Ebert, le régisseur, fuyant tous deux le régime nazi. Le premier, le pair dans la première moitié du XXe siècle de Toscanini et de Furtwängler, resta directeur artistique du festival jusqu’à sa mort en 1951. On peut avoir une idée de sa direction avec un enregistrement du Don Giovanni, la première intégrale, datant de 1936, longtemps resté la référence et remastérisé en CD avec une distribution d’anthologie (Audrey Mildmay en Zerline). Le « dress code » et les pique-niques sur l’herbette en smoking et en robe du soir datent des origines. Comme les Anglais ne changent jamais rien à leurs traditions… A noter que c’est le petit-fils, Gus Christie, qui tient actuellement le rôle de l’ « opera manager ».

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fritz_Busch

Écrit par : Gislebert | 31/08/2018

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