07/09/2018

Un savant genevois méconnu

Un savant genevois exceptionnel et méconnu est ressuscité par un chercheur de l’université de Lausanne. Dans Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer (Ed. Anamosa), le sociologue Jean-François Bert redonne vie à Georges-Louis Le Sage, né et mort à Genève (1724-1803).

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Pour peu que l’on connaisse ce nom, Le Sage est un écrivain français (1668-1747), auteur de Gil Blas, de Turcaret et du Diable boiteux. C’est donc avec étonnement que j’ai découvert un autre Le Sage, extraordinaire personnage, à qui des recherches scientifiques approfondies et souvent novatrices, des correspondances avec tous les savants de son temps, n’ont pas apporté la gloire.

Dès son enfance, poussé par son père, Georges-Louis démontre ses capacités intellectuelles. A huit ans il commence l’étude du grec et du latin, à neuf ans il lit l’Enéide, à douze ans il apprend l’anglais et l’allemand à dix-sept ans. Ses connaissances linguistiques lui permettent d’aborder directement la science de son temps.

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L’étrangeté qui a mis la puce à l’oreille de Jean-François Bert est l’emploi pléthorique de cartes à jouer par Le Sage pour constituer sa base de travail. 35.000 cartes à jouer sont réunies à la Bibliothèque de Genève dans des sachets et dans des boîtes spécialement fabriquées. Le bibliothécaire Bernard Gagnebin relatait ce transfert dans un article de 1960 sous ce titre : « Un maniaque de l’introspection par 35.000 cartes à jouer ».

Jean-François Bert

Avant de se pencher spécialement sur le trésor de Le Sage, Jean-François Bert a publié Une histoire de la fiche érudite (ENSSIB 2017), mais aussi une Introduction à Michel Foucault (La Découverte, 2011). Y a-t-il similitude entre Le Sage et Foucault ? Tous deux se servent de fiches, mais celles de Foucault sont bien plus grandes. Il y verse les impressions de ses premières lectures, explique Bert.

Le Sage aurait nécessairement intéressé Foucault, ajoute l’auteur. « On pourrait dire que Le Sage est une sorte de Pierre Rivière de la science émergente, un cas étonnant d’un savant raté, happé corps et âme par et pour son travail, développant une rationalité bien à lui. Je parle de Le Sage pour essayer de comprendre comment au 18e siècle quelque chose se passe d’inédit au niveau des savoirs scientifiques.»

Il n’est pas rare qu’au 18e siècle on utilise la carte comme fichier, on en voit chez Voltaire et Rousseau, mais à ce point… Où les trouvait-il, lorsqu’à Genève le jeu était interdit ? A Carouge et en Italie.

Le Sage ne se servait pas de ses fiches uniquement pour noter ses recherches scientifiques, ses analyses, ses doutes, ses commentaires, mais pour s’étudier et se raconter lui-même. A la manière de Montaigne auquel il se compare, de Rousseau ou plus tard d’Amiel. Il aime bien d’ailleurs se comparer avec d’autres savants : « Je ressemble un peu à Newton », sans fausse modestie, précise-t-il. 

Les épithètes

Il cherche des épithètes pour se définir, en invente des dizaines : «vacuiste, cribleur, coscinomantien, corpusculaire ou impulsionnaire, simplificateur, finalier, songe-creux, physicien de l’autre monde, quaker de la philosophie, l’homme au sommeil insuffisant (c-à-d qui dort rarement assés pour avoir de la présence d’esprit), […] Philophote ou Photophile ou Lucipete ». « Au final, écrit Bert, c’est le terme d’autodidacte, en référence à Epicure, que Le Sage entérine ».

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Comment nommer cette recherche de soi, cette autobiographie? Il cherche là encore des épithètes, créant finalement le terme de « noogénie » ou « noographie » pour remplacer psychologie.

Se plaignant de son manque de mémoire (d’où son recours constant aux fiches), Le Sage constate que la mémoire a une influence considérable sur la faculté de l’élocution. Il ne sait pas s‘exprimer, il parle « d’un ton balbutiant, avec un air embarrassé ». Complexe du Genevois face aux Français ?

Malgré sa timidité, notre « savant ficheur » s’entretient avec de nombreux correspondants, dont Jean-Daniel Candaux a étudié l’étendue dans sa Typologie et chronologie des réseaux de correspondance de Le Sage (2008). Il en reçoit chez lui, dont l’astronome Lalande, le physicien Volta ou d’Alembert qui lui demande deux articles pour son Encyclopédie : « inverse » et « hypothèse ».

Le Sage et Rousseau

A Genève en 1754, Le Sage rencontre Rousseau : « Rousseau, homme supérieur auprès duquel j’étais venu m’instruire ». « J’essayai de lui faire écouter ma théorie sur les causes finales. Mais il m’accabla tout de suite de tant d’objections que je renonçai à poursuivre. »

« Conformité de Rousseau avec moi quant aux femmes », écrit Le Sage. S’il est resté célibataire, c’est que « dans le mariage les inconvénients sont en raison triple des avantages ».

Par leur caractère velléitaire, leur manie de la persécution, leur fascination pour leur propre personne, Rousseau et Le Sage se ressemblent. Mais ils diffèrent par leurs origines. Alors que Rousseau est citoyen de Genève (malgré des hauts et des bas), Le Sage n’est pas bourgeois de Genève. Son père, réfugié protestant, s’est installé à Genève après des résidences en Bourgogne, en Angleterre et en Hollande.

Pour obtenir la bourgeoisie nécessaire à certaines professions - dont la médecine -, il faut payer. Le jeune Georges-Louis n’en a pas les moyens et émigre à son tour. Il va étudier à Bâle, où il rencontre Daniel Bernouilli, et ses « voyages d’expatriation » le mènent à Paris, Turin, Hambourg, Marseille. Ce ne sera qu’en 1770 que Georges-Louis recevra gratuitement la bourgeoisie de Genève, en reconnaissance de ses travaux.

Il revient définitivement à Genève en 1747, renonce à la médecine et enseigne les mathématiques et la physique. C’est peu après qu’il commence à « ficher ».

1747, année importante pour Le Sage. Il écrit à son père : « Eureka, eureka. Jamais je n’ai eu tant de satisfaction que dans ce moment où je viens d’expliquer rigoureusement par les simples lois du mouvement rectiligne, celles de la gravitation. »

Labyrinthe

En dépit de l’abondance de ses recherches, il ne publia pas beaucoup, toujours désireux d’améliorer, d’élargir, d’approfondir, perdu dans le labyrinthe de ses fiches. On lui doit cependant quelques essais, dont l’Essai sur la chimie mécanique est couronné par l’Académie de Rouen en 1758.

« Il a éparpillé sa science de tous les côtés, sans rien produire qui fût digne de transmettre son nom à la postérité », conclut l’article qui lui est consacré dans La France protestante de 1856.

S’appeler Le Sage, quelle responsabilité ! Ce nom était-il trop lourd à porter ?

 

P.S. C’est un article de Roger-Pol Droit dans Le Monde des livres du 24 août 2018 qui a attiré mon attention sur l’ouvrage de Jean-François Bert.

17:23 Publié dans Genève, Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Intéressant et instructif votre billet, je ne connaissais pas ce Le Sage-là, l’autre, l'écrivain, pas tellement davantage d’ailleurs, de nom uniquement car il a une petite rue à Paris, dans le XXe arrondissement, où j’ai dû passer lors de mes pérégrinations, en plein quartier de Belleville, pas très loin du Père-Lachaise d’un côté et des Buttes-Chaumont de l’autre. Enfin pas très loin, façon de parler, mieux vaut ne pas souffrir d’arthrose à Paris pedibus.

Une phrase a retenu mon attention au sujet de sa rencontre avec Rousseau et de leurs considérations sur le mariage : « Conformité de Rousseau avec moi quant aux femmes », écrit Le Sage. S’il est resté célibataire, c’est que « dans le mariage les inconvénients sont en raison triple des avantages ».

N’avez pas des précisions sur ces avantages et ces inconvénients et ce rapport de un à trois ?

Écrit par : Gislebert | 07/09/2018

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