12/09/2018

Le monde à l'envers

Pour une fois que le Musée d’art et d’histoire propose une exposition surprenante et inattendue, il la cache sous un nom peu attirant : AES+F. Theatrum Mundi.

Ce titre s’explique. Il indique les initiales des auteurs et leur sujet. Mais il ne prépare pas à l’éblouissement et à l’angoisse que ses images provoquent chez le spectateur.


 

Je souligne : le spectateur, car lorsque j’ai vu l’exposition, un dimanche après-midi, j’étais seule. Un nom plus séduisant attirerait peut-être davantage de visiteurs.

Lorsqu’on entre dans l’exposition, en soulevant un rideau noir, on est happé par les images d’un immense écran vidéo qui prend toute la longueur de la salle. Des personnages se meuvent au ralenti dans toutes sortes de situations. Des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des noirs et des blonds, ainsi que des animaux bizarres : « le monde où les chimères deviennent des animaux de compagnie et l’Apocalypse un divertissement », écrit Gabriel Umstätter dans le texte explicatif.

Vidéos

C’est Inverso Mundus (38 minutes), la première des trois vidéos qui, toutes, montrent le monde à l’envers. Elles jouent de nos peurs et de nos fantasmes. Les rapports humains sont inversés. Des femmes torturent des hommes, des enfants battent des vieillards, des voleurs deviennent policiers, des mendiants milliardaires.

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(Huile sur toile, Collection AES+F)

 

Allegoria Sacra s’inspire d’un tableau de Giovanni Bellini au titre semblable, évoquant le Purgatoire.

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                                      (Musée des Offices de Florence)

Les artistes russes l’ont transposé dans un aéroport où toutes sortes de personnages attendent… quoi ? Mystère jamais élucidé dans des situations somptueusement imaginées d’après des tableaux appartenant à l’histoire de l’art.

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                                      (Collage numérique, courtoisie Aeroplastics Contemporary, Bruxelles)

 

Le monde de l’enfance est évoqué dans La Dernière Révolte. Ces jeunes miment des scènes de combats (telles qu’on peut les voir dans les jeux vidéo actuels) où le bon et le méchant ne sont pas ceux que l’on pense. Là encore les artistes russes nous présentent un monde à l’envers. L’arrière-plan est constitué d’architectures de toutes les époques, superbes et civilisées, en contraste avec la violence de l’action.

Oeuvre la plus aboutie, Inverso Mundus date de 2015. Allegoria Sacra (34 minutes) a été conçue en 2011 et La Dernière Révolte (20 minutes) en 2007. Ces vidéos numériques sont produites par le travail de l’ordinateur sur des images fixes nécessitant de nombreuses séances photographiques.

Foisonnnement

L’imagerie surréaliste rappelle parfois un bestiaire ancien. Si Jérôme Bosch vivait aujourd’hui, il créerait sans doute ce genre d’images.

Foisonnement de références, antiques ou actuelles, violences et tendresses, ces vidéos nous prennent à la gorge. Elles se déroulent au ralenti ; cependant il faudrait les contempler plus lentement encore pour en relever tout le sens. L’exposition apporte heureusement quelques explications par les photos, des impressions numériques sur toile.

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                                                                           (Collection privée)

                                                              

Si ces œuvres nous emmènent dans un monde effrayant sous ses dehors policés, la musique d’accompagnement apporte un réconfort. Plongé dans l’inconnu et le terrifiant, on se raccroche à des morceaux musicaux d’une grande beauté. Dans Inverso Mundus, j’ai été tranquillisée par l’orgue de Léon Boëllmann, compositeur alsacien trop peu connu, qui mourut en 1897, âgé de 35 ans. La Dernière Révolte est symboliquement scandée par le Crépuscule des dieux de Wagner.

AES+F

Qui sont ces AES+F ? Un groupe d’artistes russes formé en 1987 par Tatiana Arzamasova et Lev Evsovich, architectes conceptuels, Evgeny Svyatsky, graphiste, auquel s’est joint le photographe Vladimir Fridkes en 1995. Ils sont tous nés dans les années cinquante et ont donc connu dans leur jeunesse le régime soviétique, ce qui n’est pas négligeable. Outre les vidéos, ils s’expriment par des sculptures, des photographies, des performances, « explorant les valeurs, les perversions et les conflits de la culture contemporaine », ainsi que les décrypte la brochure de présentation de l’exposition.

La Dernière Révolte, présentée dans le pavillon russe à la Biennale de Venise en 2007, a lancé leur renommée internationale.

Vous avez jusqu’au 7 octobre pour les juger sur pièces au Musée d’art et d’histoire, rue Charles-Galland 2, tous les jours sauf le lundi, de 11 h. à 18h.

 

20:58 Publié dans Art | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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