21/09/2018

Vite et court

Plus vite et plus court. Voici le temps de l’apocope. Qu’il ne faut pas confondre avec l’apocalypse. On en utilise tous les jours sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose.

 


Dans un monde où tout doit aller de plus en plus vite, on cherche à raccourcir le temps, ainsi que le philosophe allemand Hartmut Rosa l’observe dans son livre Accélération. Ce processus se développe, notamment dans le langage où l’on coupe, tronque, élimine, gaillardement, des lettres.

Lorsque l’on supprime les dernières lettres d’un mot – automobile, motocyclette – pour accélérer la phrase, on pratique l’apocope. En revanche, si on laisse tomber les premières lettres d’un mot – autobus, autocar – on pratique l’aphérèse, une figure de style beaucoup moins fréquente. Différence logique : il est plus tentant de ne pas terminer un mot si l’on est pressé.

L’apocope est particulièrement présente dans certains domaines tels que les transports (auto, moto, tram, métro, taxi, vélo, scoot, pneu), la technique (l’ordi a supprimé la sténo et la dactylo), la communication (télé, radio, info, photo, vidéo, cinéma, ciné, météo, doc, pub, com, bénéf), où les choses bougent continuellement. Dans la presse, on est pressé, on lit Libé, L’Huma, L’Obs.

En médecine, beaucoup de disciplines sont abrégées, comme si l’on voulait s’en débarrasser : chimio, radio, gynéco, psy, kinési, ostéo, otorhino, ophtalmo, dermato, sécu.

Dans l’éducation, dans le parler des ados, l’apocope règne : prof, récré, dissert, exa, intro, mémo, colo, matu, uni (en France, le bac et la fac), pro.

En sport, des disciplines sont raccourcies en provenance de l’anglais, alors qu’en anglais on ne les abrège guère : foot, basket, volley, bob ; et hand, qui vient de l’allemand. Si l’on perd la compét, c’est la cata.

Au cours d’une journée combien de fois n’avons-nous pas recours à l’apocope !

Dans son appart, qu’on partage avec un coloc, on prend le petit déj à 7 heures du mat, on cherche la conf dans le frigo. On est accro au café. On est écolo, il faut manger bio, mais il fait chaud, on n’est pas maso et on met la clim. D’acc ?

Des appellations sociales offrent des troncations souvent péjoratives : aristo, bobo, catho, prot, collabo, pédé, homo, mac, pute.

Certaines abréviations changent de sens ou disparaissent au fil des années. Déb était une débutante, désormais elle est débile. Le micro peut être microphone ou micro-ordinateur et la radio, radiophonie ou radiographie.

Autrefois, quand on était content, on disait que c’était formid, maintenant c’est super, ou le max.

Même le verlan qui est déjà une modification du français, se sert aussi de l’apocope : mif pour famille, askip (à ce qu’il paraît).

La linguiste Henriette Walter explique doctement comment la forme des mots peut devenir élastique. « Ces évolutions trouvent une place dans la théorie de l’information, qui établit une relation entre la fréquence d’une unité linguistique et son « coût », c’est-à-dire, en gros, sa longueur : plus une expression est employée, moins elle apporte d’information, ce qui conduit à faire moins d’efforts pour la prononcer et pour la mémoriser. C’est ainsi que peut s’expliquer le passage d’une forme longue, comme voiture automobile, à auto », écrit-elle dans Le français dans tous les sens (Robert Laffont, 1988, p. 248).

Tout cela n’était qu’une petite intro. L’apocope est multiple.

A tout’

 

14:13 Publié dans Air du temps, Langue française | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Facebook | | | |

Commentaires

L’apocope, vous le montrez fort plaisamment dans votre billet, constitue le sel du parler populaire. Elle est le plus souvent comprise comme telle, le terme d’origine n’étant plus guère utilisé (auto, vélo, radio & Cie, ne citons même pas les vocabulaire médical : gasto, gynéco, dermato et tous les autres o[s]). La géographie parisienne, par exemple, en est remplie, parfois doublée (le Boul’Mich, le Troca, la Quincampe, le Sébasto, le Vel’d’Hiv’….).

Encore faut-il que l’abréviation, la « coupe », soit intelligible pour l’interlocuteur… Ce qui n’est pas vraiment le cas dans l’extrait Apocope des « Exercices de style » de Queneau, pour qui ignore la prédilection de l’écrivain farceur pour la RATP (sigle et non apocope !) :

Je mon dans un aut plein de voya. Je remar un jeu hom dont le cou é sembla à ce de la gira et qui por un cha a un ga tres...

Heureusement, il reste Alphonse Allais pour venir à la rescousse :

La plupart des mots français s'affublent d'oiseuses terminaisons, qui les rendent interminables.
La terminaison en ation, par exemple.
N'hésitons pas une seconde à la supprimer brutalement.
Ne disons plus une consommation, mais une consomme.
(On ne se gêne pas, d'ailleurs, pour le dire.)
Ne disons plus exportation, déportation, mais export, déport. (Ne dit-on pas déjà transport, etc. ?)
Ne disons plus transformation, mais transforme. (Ne dit-on pas déjà forme, réforme, etc. ?)
Ne disons plus prévarication, complication, mais prévarique, complique. (Ne dit-on pas déjà supplique, applique, etc. ?)

Écrit par : Gislebert | 21/09/2018

Une fois de plus, Gislebert, vous me sidérez par votre érudition et votre promptitude à réagir.
Liriez-vous dans mes pensées?

Écrit par : Anne | 21/09/2018

Meuh non, chère Anne, mais je vous suis quand je le puis... Ai bien aimé votre bouquin sur les rues protestantes de Paris, dégoté chez Gibert un peu par hasard
(en occase, pardonnez-moi...)

Écrit par : Gislebert | 21/09/2018

"dans le frigo"
frigidaire est une marque.
Le terme correct est réfrigérateur.
Jamais entendu micro pour micro-ordinateur.
Plutôt PC ou ordi ou Mac (encore une marque).

Écrit par : Daniel | 22/09/2018

PC vient de l'anglais Personal Computer.
En France, nous parlons de "micro" pour micro-ordinateur ou de PC mais plus fréquemment de micro.

Écrit par : Janica | 26/09/2018

Frigo est l'apocope de frigorifique et non de frigidaire.

Écrit par : anne | 22/09/2018

"Ai bien aimé votre bouquin sur les rues protestantes de Paris, dégoté chez Gibert un peu par hasard"
Me suis baladé dans les rues de Arras. La sabre et le goupillon, sans exception...
Rue Sainte X, rue Général Y...
Presque inquiétant. Si proche de Vimy et autres lieux de massacre...

Écrit par : Géo | 22/09/2018

Pour ma part, je reste fidèle à la radiophonie et à la cinématographie:-)

Écrit par : J.-A. Widmer | 22/09/2018

Les mots vont de plus en plus vite. Depuis ma dernière chronique, j'ai appris encore une apocope: la trott électrique. Qui se faufile entre les piétons, qui s'insère faussement entre les files de piétons. Il paraît qu'elle est en voie de surabonder. Prenez garde.

Écrit par : anne | 24/09/2018

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