25/09/2018

Un film admirable

C’est avec une immense admiration que je vais parler du documentaire de Fernand Melgar, A l’école des philosophes. Admiration pour le cinéaste, pour les parents, pour les enseignants soignants, pour les enfants handicapés et pour l’institution qui en est le réceptacle.

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On connaît Melgar, cinéaste engagé pour des causes humanitaires ou politiques (il soutient des rebelles, des laissés pour compte, des requérants d’asile, des Palestiniens) ; ses films lui ont valu de nombreux prix. Il observe, sans commentaires, sans voyeurisme, avec une certaine distance, mais il sait mettre en lumière les problèmes, les injustices.

Citons quelques-uns des films de Fernand Melgar. Exit (2005) concerne l’aide à mourir. La Forteresse (2008) décrit un lieu d’enregistrement pour demandeurs d’asile. Vol spécial (2011) accompagne un étranger rapatrié de force dans son pays. L’Abri (2014) montre un centre d’hébergement d’urgence à Lausanne pour accueillir des sans logis.

Son premier film, Album de famille (1993) évoquait ses parents, anarchistes espagnols exilés au Maroc, où il naquit en 1961, puis saisonniers en Suisse. Arrivé à Lausanne à trois ans, il appartint à cette triste communauté des « enfants du placard », enfants vivant dans la clandestinité parce que leurs parents n’ont pas les papiers d’identité nécessaires.

Une école différente

Ne vous laissez pas tromper : si le titre mentionne des philosophes, il ne s’agit pas de philosophes en herbe, mais de l’adresse d’une école. Celle-ci se trouve à Yverdon et appartient à la Fondation de Verdeil, dont le siège est à Lausanne et qui chapeaute plusieurs autres écoles pour la formation d’élèves en difficulté d’apprentissage.

Il y a peut-être bien une philosophie dans la manière dont on s’occupe des enfants handicapés mentaux dans cette école. Celle de l’espoir et du courage.

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Le cinéaste a choisi de suivre pendant plus d’une année une petite classe de cinq enfants, dès leur arrivée à l’école. Chaque jour il approche sa caméra des enfants et de leur entourage, sans jamais intervenir. La manière dont il a réussi à saisir au naturel la vie quotidienne, les moments tristes ou heureux, les expressions, est proprement stupéfiante.

                                                   

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Quand on constate, à la fin de l’année scolaire, les progrès accomplis par ces petites créatures dont on attendait si peu, on ne peut qu’admirer et se réjouir. Melgar rend hommage à un travail et à des vocations magnifiques.

Parents et enfants

Avant de se lancer dans ce projet, il a demandé l’assentiment des parents. Ceux-ci ont tous accepté de participer, ce qui était un point de départ essentiel. « Enfin on s’intéresse à nous », a déclaré l’un d’eux.

Le rapport entre parents et enfants diffère d’une famille à l’autre. Certains pères sont totalement impliqués, d’autres n’ont pas pu supporter la situation. On voit à quel point la vie de l’enfant phagocyte celle des parents. Lorsqu’ils arrivent dans la classe pour la première fois, les parents sont terriblement émus au moment de laisser l’enfant dans d’autres mains et de les quitter. 

Fernand Melgar a raconté combien ce premier jour avait aussi été difficile pour lui. « Il y avait des cris partout, cela partait dans tous les sens. Je me demandais comment j’allais pouvoir m’en tirer. Tout était très émotionnel. Mais l’émotion, je ne l’ai sentie qu’après, au montage. »

Le cinéaste assiste à des réunions des responsables, à des entretiens avec les parents. Et surtout aux ébats des cinq petits qui peu à peu « s’ouvrent à la vie », comme il dit. « Tourner au jour le jour m’a procuré un bonheur absolument incroyable, une source d’enchantement. » Lui qui avait précédemment pénétré dans les couloirs des prisons, des milieux durs, de la mort, se trouve là devant l’éclosion de la vie.

« Ces images changent notre façon de penser le handicap », a déclaré le conseiller fédéral Alain Berset après avoir vu le film.

Fernand Melgar participe à Copyleft, un mouvement pour démocratiser l’accès à la culture. Ces films sont visibles gratuitement sur VOD.

Tous sont égaux

Dans le même cinéma où j’ai assisté à A l’école des philosophes était projetée une bande publicitaire de Pro infirmis également émouvante. Intitulée Tous sont égaux, car tous sont différents, elle montre comment les gestes les plus normaux deviennent si difficiles pour des handicapés qui cherchent à participer à la vie ordinaire.

 

Il n’a fallu que trois jours avec treize volontaires handicapés physiques pour créer ce petit bijou humoristique dû au réalisateur Jon Barber et au producteur Alexander Jaggy. Il fait partie d’une campagne de sensibilisation menée par Pro infirmis. La musique est particulièrement entraînante : Jump down, spin around est un vieux tube de Harry Belafonte qui a autorisé son utilisation pour ce projet.                                                                   

                                                    Elisabeth de Fontenay

Sur un sujet similaire, la philosophe Elisabeth de Fontenay a publié récemment la biographie d’un déficient mental : Gaspard de la nuit. Autobiographie de mon frère (Ed. Stock). Elle « cherche à déchiffrer les trop rares messages, en enquêtrice incompétente, impatiente et inconsolée », écrit-elle. Et elle s’indigne contre « le travers criminel qui conduit à exclure de l’humanité ceux qui ne remplissent pas les critères décisifs ».

 

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Commentaires

Remarque en marge :

Une philosophe peu ordinaire et une fort belle personne, Elisabeth de Fontenay (« le Silence des bêtes »). A signaler : une critique de J. Garcin de son bouquin sur ce frère cadet, "absent de lui-même" et dont elle a maintenant la charge. Lecture poignante sur un homme enfermé dans sa nuit.

https://bibliobs.nouvelobs.com/l-humeur-de-jerome-garcin/20180910.OBS2083/elisabeth-de-fontenay-sort-gaspard-de-sa-nuit.html

Écrit par : Gislebert | 26/09/2018

Un film en effet admirable, et au-delà de Fernand Melgar, mon admiration va aussi aux parents de ces enfants : courage ? inconscience ? un peu des deux sans doute, et surtout beaucoup d'amour.
J'ai aussi adoré la bande-annonce de Pro Infirmis, effectivement un petit bijou d'humour et de réalisme, jamais misérabiliste ni prêchi-prêcha, admirable !

Écrit par : Mathilde Lavenex | 26/09/2018

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