16/10/2018

Le monde de Charlot

De Genève, il suffit d’une heure de train et d’un quart d’heure de bus pour accéder à Chaplin’s World by Grévin, le monde de Charlot, qui nous emmène vers un firmament d’étoiles. Le Manoir de Ban et ses Studios évoquent une vie exceptionnelle.


 

Quelle personnalité stupéfiante que Charlie Chaplin (1889-1977), dont la renommée mondiale a traversé des décennies.

Vevey bénéficie des retombées de la « muséographication » de Charlot. L’institution, fruit de l’architecte suisse Philippe Meylan et du muséographe québécois Yves Durand, ouverte en 2016, vient d’ailleurs d’obtenir une récompense méritée, le prix du meilleur musée d’Europe 2018, décerné par l’Académie européenne des musées.

On vient de partout pour visiter sa demeure et les studios de cinéma qui rappellent toutes les facettes du personnage, ses créations, ses amis, sa famille.

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En montant vers la propriété, ses œuvres nous saluent déjà par des fresques sur les tours de Glamont ; lui-même nous attend au rond-point des Terreaux, avant de nous accueillir en dansant à l’entrée de sa demeure.

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Si on a la chance de bénéficier du beau temps, on en profite doublement : par la vue sur le pré, les arbres, le lac et les montagnes, ainsi que par la terrasse du restaurant The Tramp.

Le manoir a conservé certaines pièces dans l’état original. C’est d’autant plus impressionnant quand Charlie et sa femme Oona, assis côte à côte, regardent des scènes familiales sur un écran. Leur présence (sculptée par les artistes du musée Grévin) est si réelle qu’on n’ose passer devant eux, de peur de les déranger.

Dans la salle à manger, la table a été mise pour dix personnes. Nous pouvons imaginer quels hôtes seront reçus : des musiciens, comme Clara Haskil, Yehudi Menuhin, Pablo Casals, Isaac Stern, Charles Trenet, Khatchatourian, des écrivains, comme Graham Greene, Noël Coward, Jean Cocteau, Henry Miller, Ian Fleming, Georges Simenon, Truman Capote, des acteurs bien sûr, comme Peter Ustinov, Audrey Hepburn, Sophia Loren, Yul Brynner, ou peut-être, moins fréquemment, Gene Kelly, Jules Dassin, Melina Mercouri, Herbert von Karajan, et exceptionnellement, la divine Greta Garbo.

Outre ses visiteurs au Manoir de Ban, Charlie Chaplin a rencontré d’innombrables célébrités, pas seulement dans le monde du cinéma. Son génie créateur, révélé très tôt dans ses petits films de 1914 à 1918, attira l’attention des plus grands. En 1931, pendant le tournage des Lumières de la ville (Citylights), Churchill vint le trouver. A la première du film à New York, Einstein était présent. Son effigie figure d’ailleurs dans un cabinet de toilette du manoir.

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Au cours d’un long voyage en 1931-1932, Chaplin rencontre Gandhi ; il rend visite à l’ex-reine d’Italie Marie-José à Merlinge – le prestige de la royauté l’éblouissait. Bien plus tard, en 1975, il est reçu chez la reine d’Angleterre qui lui conféra le titre de Knight Commander de l’Empire britannique.

Lorsqu’il quitta définitivement les Etats-Unis où son non-conformisme avait hérissé les autorités, il en profita pour s’entretenir avec Nehru en 1953, avec Chou en Lai en 1954, avec Khrouchtchev en 1956.

Son départ pour l’Europe en 1952 coïncide avec la sortie des Feux de la rampe (Limelight) qu’il présente brillamment à Londres et à Paris. Le gouvernement américain en profite pour annuler son visa de retour. Sujet britannique, il ne peut plus rentrer chez lui à Los Angeles, où il vivait depuis près de quarante ans.

La rupture avec les Américains est évoquée sur le bureau de Chaplin par la copie d’un document du Ministère de la justice américain avec ses empreintes digitales.

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C’est en 1953, que la famille Chaplin s’installe à Corsier-sur-Vevey. Pourquoi la Suisse plutôt que l’Angleterre, son pays natal ? Trop proche idéologiquement des Etats-Unis, surtout trop gourmand fiscalement. La neutralité de la Suisse, sa tranquillité, et les conditions financières dictent son choix. Mais Charlot n’a jamais su qu’en Suisse aussi tous ses mouvements étaient suivis par les services secrets !

Le manoir a été construit en 1840 par l’architecte Philippe Franel à qui l’on doit aussi l’hôtel Richemond à Genève, l’hôtel Trois Couronnes à Vevey, et l’hôtel du Cygne à Montreux. Occupé précédemment par un diplomate américain, le lieu possède aussi son secret : un téléphone équipé d’un dispositif qui permet d’entendre ce qui se passe dans certaines pièces. Oona s’en servait à l’insu de sa famille.

Beaucoup des personnages qui ont compté dans la vie de Charlot sont représentés dans une salle entièrement tapissée de leurs photographies. Sur un écran tactile, on peut obtenir une image racontant leurs relations. Sophia Loren nous y invite.

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Il y a des rencontres auxquelles on aurait aimé assister. Celle qui réunit Chaplin, Picasso, Aragon et Sartre dans l’atelier du peintre en 1952. Seul Aragon parle l’anglais. Chaplin ne parle que l’anglais. Qu’à cela ne tienne. « Charlot s’appuie à la cheminée et se met à raconter des choses, parfaitement insignifiantes, mais qu’il mime. (…) Gestes d’une grâce inouïe, petits frissons des épaules, étonnements des yeux et de la bouche, rires secs en crécelle, etc. C’est le grand numéro », a raconté Jean Cau, le secrétaire de Sartre. (Cité dans Oona Chaplin de Bertrand Meyer-Stabley, Pygmalion, 2010.)

Quelle incroyable destinée que celle de Charles Chaplin, né de parents artistes de music-hall londoniens, aux carrières misérables, qui conquiert le monde entier par son génie.

Vie tumultueuse d’un homme, certes pas facile, qui, à 54 ans, après trois divorces et de nombreuses liaisons, trouve auprès d’une jeune fille de 18 ans, Oona O’Neill, fille du grand dramaturge américain Eugene O'Neill, la sérénité à laquelle il aspire.

En 1964, Charlie Chaplin achève Histoire de ma vie (Ed. Robert Laffont) par ses mots : « Au milieu d’un tel bonheur, je m’assieds parfois sur notre terrasse au coucher du soleil. Et je contemple la vaste étendue de pelouse verte et le lac au loin, et par-delà le lac la présence rassurante des montagnes, et je reste là sans penser à rien, à savourer leur magnifique sérénité. »

P.S. Pour l’œuvre cinématographique de Charlie Chaplin que les Studios aménagés au Manoir de Ban font admirablement revivre, nous y reviendrons une autre fois.

Le Musée et les Studios sont ouverts tous les jours de 10 h. à 17 h.

Détails sur: chaplinsworld.com

 

 

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