28/10/2018

Les coulisses du droit

Film étrange, poétique, personnel, Retour au palais nous emmène dans les coulisses du Palais de justice de Paris que la cinéaste Yamina Zoutat a sillonné pendant des années. Ce long métrage, plus évocateur que documentaire, est projeté jusqu’au 31 octobre tous les soirs à 19 h. au cinéma Spoutnik, en présence de l’auteur qui répond inlassablement aux nombreuses questions que son œuvre a soulevées.

 


Journaliste suisse, puis cinéaste, Yamina Zoutat a été chroniqueuse judiciaire pour TF1 de 1994 à 2004. Elle est revenue sur les lieux du crime, si l’on peut dire, lorsqu’elle a appris la décision du déménagement de cette instance en 2010. Dès lors, elle a circulé dans les salles et les couloirs, ciblant sa caméra sur des personnages, des objets, des recoins insoupçonnés, destinés à disparaître.

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(Photo Tiraden prise en 2015

Salle des pas perdus)

Lorsqu’elle passait des heures sur les bancs de la presse, son imagination, fascinée, travaillait en marge des procès. Son regard se fixait sur des détails. Elle a pu ainsi concrétiser ces images dans son Retour au palais.

On y découvre avec elle des gens de toutes sortes. Des plus humbles aux plus distingués. De la salopette du balayeur aux vêtements d’hermine des juges. Son œil s’attache à des décorations surprenantes, tels des emblèmes francs-maçons ou des crucifix, vestiges d’une époque d’avant 1905 – loi de la laïcité.

Plus surprenant encore, un groupe de religieuses catholiques – aucune autre religion n’est représentée - y vivent et travaillent pour le plus grand bien des détenues. Elles se chargent de les aider de toutes les manières, autant personnelles que ménagères. Elles maintiennent l’ordre et la propreté. On les voit cueillir des fleurs fanées dans une cour entourée de hauts murs.

Dans le nouveau Palais de justice, aux Batignolles, une bâtisse de 38 étages, érigée par Renzo Piano, prétendument réglée au cordeau, où chaque niveau de la justice a sa place, les nonnes ont repris leur service bénévole. Elles n’y résident pas, mais elles s’y activent toujours.

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Tandis qu’elle prenait des notes dans ses cahiers, Yamina Zoutat rêvait d’enfants sautillant sur les marches du Palais. Or elle apprend, au cours de conversations avec les habitués, qu’un garçon est effectivement né au Palais peu avant la dernière guerre et y passé son enfance. Le lieu, si imposant, est ainsi humanisé ; en contrepoint, la cinéaste filme quelques gamins courant d’un bout à l’autre des corridors, dans l’attente de leurs parents sans doute.

Le bâtiment est si vétuste qu’il ne répondait plus aux normes. Protégé comme patrimoine national, il ne pouvait être modernisé. Pas d’ascenseurs pour le transport des dossiers, par exemple. Les malheureux messagers devaient se coltiner d’énormes paniers bourrés de paperasseries qu’il ne fallait pas mélanger. L’un d’eux raconte à la cinéaste les trente ans pendant lesquels il a accompli ce travail.

Le cinéma Spoutnik est installé au cœur de l’Usine, rue de la Coulouvrenière. Bâtiment assez vétuste aussi, mais qui continue à vivre intensément. Des spectacles de toutes sortes accueillent les jeunes, parmi lesquels il faut se faufiler pour accéder au premier étage où des sièges, des fauteuils et des canapés font de cette salle un lieu unique à Genève.

En quittant un film qui brode autour des notions de droit, on est plongé dans le non-droit. La rue de la Coulouvrenière et la rue des Rois sont hantées par des silhouettes noires, à peine dissimulées par des zones d’ombre, dans l’attente de clients. Etrange voisinage.

 

 

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