12/11/2018

Aarau surréaliste

Les musées et les expositions sont l’occasion de délicieuses escapades à travers la Suisse. Celle qui m’a entraînée à Aarau, où art et Aar se conjuguent, m’a enchantée à plusieurs égards.

L’exposition du surréalisme suisse au Kunsthaus et les magnifiques décorations des pignons dans la ville – les « Dachhimmel » -, uniques en Suisse, ainsi que les rives de l’Aar ont tout pour attirer le visiteur.


 

Il y avait aussi, le jour de ma visite, une animation toute particulière sur la place du marché. Je n’ai appris que plus tard que j’avais assisté, par un curieux hasard, à la fête de la Carotte – le « Rüblimärt » - qui se déroule chaque année le premier mercredi de novembre.

Le musée jouxte la maison du gouvernement argovien: architectures classique et contemporaine, avec la patte de Herzog et de Meuron, se complètent.  

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Sur l’affiche annonçant l’exposition figure une œuvre du Genevois Jean Viollier (1898-1985), « L’épouvantail charmeur III », 1928, (Association des Amis du Petit Palais, Genève), très caractéristique de sa période surréaliste, qui fut assez courte, à cause du manque d’intérêt de ses compatriotes.

Le surréalisme suisse a été méprisé par l’académisme ambiant, la notion de patriotisme, dans l’entre-deux-guerres, prenant le dessus. Les surréalistes sont presque tous passés par Paris et lorsqu’ils revenaient au bercail, ils se heurtaient au conservatisme culturel, plus présent en Suisse romande, d’ailleurs, qu’en Suisse allemande.

Mais l’ampleur de la rétrospective d’Aarau, qui se déroule sur 16 salles, prouve que le mouvement a attiré de nombreux artistes suisses : septante ont été réunis, dont une vingtaine de femmes.

Meret Oppenheim (1913-1985) est sans doute la plus réputée d’entre elles. Elle a fait partie du groupe d’André Breton, a été l’égérie de Max Ernst et Man Ray. Après une longue crise, elle reprend son œuvre de plasticienne dès 1950 et a laissé libre cours à son imagination jusqu’à sa mort, à l’âge de 72 ans. 

"Oktavia", 1969 (collection privée, Berne) en bois et métal

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Le surréalisme a connu deux périodes. Débutant dans les années vingt, après le dadaïsme, il continue à attirer des adeptes aujourd’hui, tels Pipilotti Rist, Daniel Spoerri, Thomas Hirschhorn, Not Vital, Markus Raetz, Lutz et Guggisberg. L’exposition s’achève par une frise sculptée en cire d’Ugo Rondinone (né en 1962), "Diary of Clouds, 2008 (Aargauischer Staat), sorte de formations nuageuses sous une forme statique.  

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Hans Erni (1909-2015) a connu une longue période surréaliste, plus intéressante que ses œuvres tardives. Sa fresque pour l’Exposition nationale de 1939 masque en partie son surréalisme, mais « Ikarus-Lilienthal II, 1941 (Kunstmuseum Lucerne) en est un exemple frappant.

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Pour mettre en lumière le surréalisme en Suisse, plutôt que Giacometti, Arp, Klee ou Niki de Saint Phalle, j’ai choisi de photographier des œuvres d’artistes moins connus, mais typiques du mouvement.

L’un de mes préférés est Walter Kurt Wiemken (1907-1941) : « La Vie », 1933 (Kunstmuseum Bâle), d’une incroyable complexité, comme s’il savait qu’elle serait courte, montre la finesse de l’observation et fait penser à un Jérôme Bosch moderne. 

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Otto Abt (1903-1982) crée un peu dans le même esprit de légèreté apparente cette « Composition », 1934 (Kunstkredit, Bâle). Tous deux appartiennent au Groupe 33, fondé en 1933 par une quinzaine d’artistes suisses. 

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Un certain érotisme plane souvent dans l’œuvre de Max von Moos (1903-1979), comme dans ce « Charmeur de serpent », 1930 (collection particulière). 

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Avec sa « Poule », 1931 (Kunst Museum Winterthour), Kurt Seligmann (1900-1962) montre son sens de l’humour. Par des formes ovoïdes, il produit des créatures fantastiques. Après Paris, il s’installera définitivement à New York dès le début de la guerre. 

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Autre exilée à New York, Isabelle Waldberg (1911-1990) avait fréquenté les surréalistes à Paris. Elle a réalisé ce « Portrait de Marcel Duchamp, entouré d’autres sculptures » (Kunstmuseum Berne) en 1978-9, un hommage tardif. 

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Eva Wipf (1929-1978), fille d’un missionnaire protestant, s’inspirait de motifs religieux, considérant ses œuvres comme des icônes, ainsi que ce « Coffre », 1975 (Kunsthaus Aarau) le démontre.  

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Dans un ordre d’idées différent, j’accouple pour terminer deux sculptures séparées par plus de quarante années et qui pourtant révèlent une étonnante similitude : « Le Château de Gilles de Rais », 1962 (collection particulière) par Niki de Saint Phalle et « L’homme mammouth », 2006, de Lutz et Guggisberg (collection Bob et Roswitha van Orsouw, Zurich).

 

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                                                                     Collection permanente

L’exposition surréaliste n’occupe que le rez-de-chaussée du musée. On trouve quelques beaux exemples de la collection permanente au premier étage où l’on est accueilli par un paysage de Calame. Genève est bien représentée par Hodler et Armleder côte à côte, réunis par leur parallélisme, Abraham Hermanjat et Edouard Vallet.

Pour la Suisse allemande, ce sont principalement Füssli, Cuno Amiet, Anker, Zünd et mon favori, Caspar Wolf, avec ses paysages imposants et ses tout petits personnages qui ressemblent à des jouets : "Die Beatushöhle mit einer Reisegesellschaft", 1776 (Aargauer Kunsthaus).

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IMG_2070.JPGdétail du précédent

 

Contrairement à la rétrospective surréaliste où les œuvres sont très rapprochées, la collection permanente est mise en évidence par beaucoup d’espaces blancs. Mais pour ne pas encombrer les cimaises, les étiquettes sont si petites et posées si bas que l’on doit s’agenouiller pour les lire. Une sorte d’hommage obligé à l’art suisse.

 

L’exposition « Surréalisme suisse » à l’Aargauer Kunsthaus dure jusqu’au 2 janvier 2019, tous les jours sauf lundi et 24-25 décembre.

 

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Commentaires

Vos billets, Anne, donnent toujours envie lorsque vous traitez d’expos de faire son sac et de partir séance tenante en découverte… Ce n’est pas la moindre de leurs qualités.

Le surréalisme en peinture, on pense évidemment à Dali, qui, entre autres œuvres, du précurseur J. Bosch reprend le thème de la tentation de St Antoine, avec ses chevaux et éléphants aux pattes démesurées, filiformes, on évoque Max Ernst, les Belges Magritte (sa fameuse pipe) et Delvaux, Tanguy voire Miró, on oublie un peu Giacometti qui ne fut compagnon de route qu’un temps, de passage. A. Breton,le pape autoproclamé du mouvement, excommuniait facilement écrivains et peintres qui ne suivaient pas la ligne.

Votre billet mentionne le voisinage dans le même musée des surréalistes avec des peintres paysagistes romantiques comme Caspar Wolf ou Calame. Pour avoir pas mal randonné de monts en vaux, je me demande toujours, quand je vais admirer dans notre MAH à Genève les grandes toiles de Calame et Diday, où ces artistes avaient vraiment contemplé ces montagnes sublimées, terrifiantes, ces torrents et cascades que l’on entend presque gronder sur la toile, ces glaciers magnifiés, formidables. Peut-être était-ce l’ère d’avant les barrages et le réchauffement climatique…

Écrit par : Gislebert | 13/11/2018

Une fois de plus vous enrichissez mon texte, merci Gislebert!

Écrit par : Anne | 13/11/2018

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