19/11/2018

Concert du dimanche

« In terra pax », paix sur la terre. On en a bien besoin à une époque où les guerres et les violences sévissent sur tous les continents.

« In terra pax ». C’est le titre de l’oratorio de Frank Martin que j’avais décidé d’aller entendre dimanche après-midi 18 novembre.

Pour plusieurs raisons.


- Parce que j’aime beaucoup l’œuvre de ce compositeur genevois, sa dignité et son ouverture sur le monde, et qu’on ne l’entend que trop rarement. Ses oratorios – outre « In terra pax », « Golgotha », « Le Vin herbé » sur la légende de Tristan », « Mystère de la Nativité », « Pilate » - , sa musique de chambre et sa partition la plus réputée, « Petite symphonie concertante », font partie des plus belles musiques du 20e siècle.

- Parce que Frank Martin (1890-1974) a vécu de nombreuses années aux Pays-Bas, terre de mes aïeux paternels.

- Parce que le 18 novembre est l’anniversaire de ma mère, qui appréciait toute l’œuvre de Frank Martin.

- Parce que l’anniversaire de l’armistice de 1918 vaut la peine d’être célébré.

- Parce qu’il faut soutenir et applaudir le Cantus Laetus et le Cercle Bach.

Beaucoup de motifs donc.

Comme je n’avais pas de billet, je partis assez tôt pour arriver à temps au Victoria Hall. Debout, devant le guichet, dans la file d’attente, je suis accostée par une jeune femme qui me propose une place. En l’acceptant, je lui demande combien je lui dois. Elle répond qu’on lui a offert le billet, étant membre de l’orchestre, et qu’elle souhaite surtout que le siège ne reste pas vide. Je la remercie pour sa générosité et monte à ma place sur la première galerie.

A côté de moi, une dame consulte un programme et me le prête en constatant que je n’en ai pas. Stupéfaite, je m’aperçois que le concert est donné par l’Orchestre symphonique genevois pour son 40e anniversaire, interprétant des œuvres de Brahms.

Erreurs

Je me rappelle brusquement que l’oratorio de Frank Martin est programmé au Bâtiment des forces motrices et non au Victoria Hall. Il est trop tard pour changer de salle. Mais il reste quelques minutes pour m’occuper et je sors de mon sac une brochure que je lis à mes moments perdus, « A contre-jour, chroniques du quotidien » par Marie Cénec (éd. Onesime2000), récemment publiée et dont les réflexions me plaisent souvent. J’ouvre à la page 48 et le titre de la chronique me saute au visage : « Tout le monde se trompe ». Cela nous fait bien rire, ma voisine et moi.

La philosophe nous apprend à « aimer nos échecs car ils nous enseignent de grandes choses sur nous-mêmes ».

En l’occurrence mon erreur ne m’a pas appris grand-chose, sinon qu’à Genève, l’offre musicale un dimanche après-midi est abondante. J’aurais encore eu le choix entre la Sinfonietta de Genève à la salle Frank Martin (là aussi, matière à confusion), l’Ensemble vocal Séquence au studio Ernest-Ansermet, le festival des instruments anciens à cordes pincées aux Salons, et un récital chant-piano au temple de Carouge.

Mon erreur m’a quand même apporté des compensations, comme c’est souvent le cas. J’ai eu le plaisir de rencontrer à l’entracte un cousin que j’aime beaucoup et que je ne vois malheureusement qu’aux enterrements et aux réunions de famille.

Brahms

Et, bien sûr, la musique de Brahms. Quoique archiconnues, les « Danses hongroises », plutôt tziganes d’ailleurs, nous entraînent joyeusement dans leur ronde. Et la 4e symphonie, jouée aussi tout récemment par l’orchestre philharmonique de Rotterdam, est toujours un régal. Elle reste un de mes premiers souvenirs de musique classique.

J’étais membre des Jeunesses musicales qui organisaient parfois des concerts-conférences. Je ne me rappelle plus dans quelle salle cet exposé avait eu lieu. L’orateur était Stanley Pope, un jeune chef d’orchestre anglais de passage à Genève, dont l’élégance m’avait frappée. Ses explications nous révélaient cette œuvre puissante et lyrique.

Schubert

C’est aussi lors d’une conférence que j’ai ressenti l’une de mes premières émotions musicales. A l’Institut Jaques Dalcroze, la pianiste Lily Merminod expliquait les « lieder » de Schubert. Son évocation du « Roi des aulnes » m’avait terrifiée.

L’enfant, à cheval, serré contre son père, répète, inlassablement, « mein Vater, mein Vater », se plaignant du harcèlement du roi des aulnes ; « mon père, mon père, le roi des aulnes m’a fait mal. Le père frissonne d’horreur, il galope à vive allure. Il tient dans ses bras son enfant gémissant. Il arrive à grand-peine à bon port. Dans ses bras, l’enfant était mort » (traduction du poème de Goethe par Charles Nodier). Comment, enfant de sept ou huit ans, ne pas être bouleversée ? Je n’ai jamais oublié cette musique.

17:44 Publié dans Art, Genève | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Brahms en lieu et place, vous n’avez pas rien perdu au change, même avec les Danses hongroises un peu rabâchées il est vrai.Contrairement à vous, n’étant guère friand de la musique de F. Martin, j’aurais vu un acte manqué salutaire dans cette emmêlée de pinceaux. Lu dans une histoire de la musique à son propos : « Chez ce musicien grave et distingué, qui n’a jamais transigé avec l’accord entre sa nécessité intérieure et ses moyens d’expression, les dons innés ne sont pas toujours à la hauteur de la pensée. » Que ces choses-là même un peu vachardes sont élégamment dites…

Concernant le Roi des Aulnes, c’est aussi un roman de Tournier datant des années 70. Un curieux récit qui met mal à l’aise, l’histoire d’un français sans relief, pédophile qui s’ignore et qui accomplit son destin d’ogre pendant la guerre, au service des nazis, en finissant par devenir le responsable d’un centre de la Hitlerjugend. Les enfants dont il a la charge sont promis au sacrifice pour retarder l’avancée russe, pour défendre L'Allemagne, cette ogresse qui dévore ses enfants, la métaphore est évidente. Il finit par tenter de sauver un enfant juif en le portant comme le père du poème de Goethe et disparaît dans les brumes. Cela ne m’a pas laissé vraiment le souvenir d’une lecture heureuse pour tout vous dire, mais c’est paru en Pléiade, alors…

Écrit par : Gislebert | 19/11/2018

Le rappel de Tournier, c'est intéressant. Ses livres m'avaient énormément intéressée. Et je l'ai entendu pendant une rencontre au temple de l'Etoile à Paris; quelle déception! Il n'avait rien à dire. Les écrivains ne devraient pas parler. Ou peut-être étaient-ce les effets de l'âge?

Écrit par : Anne | 19/11/2018

Tournier était un philosophe de formation, pour l’avoir entendu lors d’une « radioscopie » avec Chancel, il était intéressant, quoique pudique et très secret. Vous avez dû assister à cette conférence à la fin de sa vie. Il est mort nonagénaire et n’écrivait plus, ou alors que des articles et des préfaces depuis la sortie du « Vent Paraclet ». Ne pouvant plus voyager, la vie l’ennuyait, avait-il confié lors d’un entretien, plus exactement la vieillesse lui pesait, même s’il n’envisageait pas une fin romaine à la Montherlant.

Les écrivains ne devraient pas parler, pensez-vous ? Tout dépend lesquels, il y a des taiseux, pas très à l’aise dans l’expression orale comme Modiano ou Marcel Aymé, lui légendairement carrément laconique, on rencontre aussi d’impénitents bavards qui n’en laissent pas placer une, on pense à Pagnol ou, plus récemment, d’Ormesson. Si ce qu’ils ont à dire est toujours d’un grand intérêt, c’est une autre histoire…

Écrit par : Gislebert | 20/11/2018

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