Le français chez Deutsch

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Lorànt Deutsch est un oxymore vivant. Avec un nom qui signifie « allemand » et un prénom hongrois, il se lance dans l’histoire de la langue française.

Au détour d’une remarque sur les Germains qui s’appelaient Deutsch, l’auteur signale d’ailleurs que « quelques-uns en feront même leur patronyme ! »

Après plusieurs livres sur l’Histoire de Paris et de la France, le comédien propose Romanesque, la folle aventure de la langue française (Michel Lafon, 2018, 398 pages), une somme très digeste, grâce à un style toujours pétillant.

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Pourquoi s’atteler à un travail de cette envergure quand les ouvrages sur le sujet abondent ? Les quatre pages de la bibliographie en fin de volume en proposent d’ailleurs quelques exemples.

Est-ce à cause de ses origines étrangères que Deutsch a décidé d‘entrer bille en tête contre une légende tenace ? Non, « nos ancêtres les Gaulois » n’y sont pour rien, déclare-t-il d’emblée dans son avant-propos : « Ils avaient oublié d’inventer la ligne droite et l’écriture. Au niveau de la langue, nos ancêtres ne sont pas les Gaulois, mais les Romains. (…) Le français que l’on parle aujourd’hui a commencé à naître quand les Gaulois se sont mis à apprendre le latin pour comprendre la langue de l’envahisseur ».

La motivation de Lorànt Deutsch ne serait-elle pas de prouver son rapport avec la culture française ? Comme s’il devait se défendre. Car, écrit-il, « qu’est-ce qui définit mieux l’âme et l’identité d’un pays que la langue qu’on y parle ? »

En Suisse, cette définition apparemment séduisante n’est guère convaincante. Mais passons. Et prenons le livre pour ce qu’il veut être, un voyage chronologique dans l’évolution de la langue. On y apprend beaucoup de choses, car il a bien bûché, et on s’y amuse, surtout dans les encadrés qui racontent certains détails pittoresques.

Genève n’est pas oubliée : sous le titre « Chantons à la manière des Burgondes », Deutsch explique que « les enfants des écoles, pour célébrer l’Escalade, chantent en franco-provençal l’hymne genevois qui rend grâce au Seigneur » et il cite le premier couplet du Cé qu’è l’ainô.

La Suisse figure aussi dans ses recherches. Il va chasser le « crétin des Alpes » chez le capitaine Haddock et dans les villages du Valais où il fait remonter le mot au franco-provençal « chrétien », dans le sens d’innocent, simple d’esprit. Est-ce plus consolant ?

Naissance du français

Selon Deutsch, la naissance du français date du 2 juin 995 ! Il en veut pour preuve le discours d’un évêque, lors d’un concile à Mouzon dans les Ardennes, prononcé, non en latin, mais en gallice, c’est-à-dire en français.

Partant de la concurrence entre le latin et le français, l’auteur fait remarquer que le français est, parmi les langues issues du latin, celle qui en est la plus éloignée.

Il note les événements qui ont peu à peu institutionnalisé le français, notamment la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts de François 1er en 1539 selon laquelle tous les documents officiels devront être produits en français.

C’est à la même époque que l’extension de l’imprimerie permettra aux textes de se diffuser plus largement. La langue en profitera autant que la Réforme. Tout comme Luther pour l’allemand, Calvin pour le français apportera une amélioration tangible.

Dans l’écriture, la ponctuation ou certains signes contribuent à une meilleure compréhension du texte. En passant, Deutsch découvre les mystères de l’arobase, « cet espèce de serpent que se mord la queue », qui représentait déjà la même abréviation qu’aujourd’hui.

Certains épisodes historiques viennent briser l’élan linguistique. Le déploiement des troubadours méridionaux vers le nord a été coupé net par la croisade contre l’hérésie cathare. « Le cliquetis des armes n’est guère favorable à l’éclosion poétique », commente l’auteur.

Au 16e siècle, la Renaissance italienne a apporté sa contribution linguistique. « Clément Marot a rapporté deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé… Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ». Cette fameuse citation de Voltaire laisse entendre que ce fut un siècle où la grammaire a évolué.

Le français brille de tous ses feux

Mais ce fut au 17e siècle que le français a vraiment brillé de tout son éclat avec Corneille, Racine, Molière, Pascal, Bossuet, Boileau, La Bruyère, Perrault, les grammairiens Malherbe et Vaugelas qui fixent les règles et Richelieu qui crée l’Académie française pour encadrer leur liberté.

Fin 17e, la révocation de l’Edit de Nantes, si elle eut un déplorable effet en France, la vidant de forces vives, donna un résultat très positif pour le français qui se propagea dans tous les pays protestants, grâce aux huguenots exilés. C’est ainsi que, au 18e siècle, le français devient langue diplomatique ; ce que prouve paradoxalement un traité de 1756 rédigé en français par la Prusse et l’Angleterre qui s’allient contre la France.

Dans l’Hexagone, les langues de province continuent à être utilisées, même dans des documents officiels. Or en 1803, Bonaparte, alors Premier Consul, décrète que dans un délai d’un an tous les actes soient rédigés en français. Cet arrêté, accepté de façon étonnamment docile, est toujours valable aujourd’hui.

Le romantisme donne un nouvel élan à la langue qui n’est pas accepté par tous. Témoin la bataille d’Hernani qui vit s’affronter les Anciens et les Modernes. Hugo veut combattre « cette vieille littérature crénelée, verrouillée », selon lui, et il est soutenu par quelques amis dont Théophile Gautier, affublé d’un gilet rouge ! Le gilet de la révolte a changé de couleur depuis.

Anglicismes

Curieusement, cependant, Hugo ne prône pas les néologismes : « Ce sont les mots nouveaux, les mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d’une langue », écrit-il. Que dirait-il maintenant de tous les anglicismes qui nous inondent ? Lorânt Deutsch, lui, ne s’en offusque pas. Au passage, il se moque « des puristes contemporains, fervents de la chasse aux anglicismes qui, aujourd’hui, envahissent prétendument (c’est moi qui souligne) notre vocabulaire ».

Il n’en déclare pas moins à ce sujet que « l’obsession anglicisante de Proust devient comique, sinon agaçante ». La Recherche du temps perdu aligne 225 termes British, mais Proust invente aussi des néologismes, « des termes qui pétillent comme les bulles d’une bière bien fraîche de chez Lipp – sa boisson préférée -, mais qui crèvent aussitôt, laissant à peine un parfum d’oubli… », écrit joliment Deutsch.

Parmi les mots inventés par les écrivains français, Deutsch signale le touchatouisme de Cocteau, qui, en décrivant Cocteau lui-même, pourrait bien s’appliquer aussi à notre auteur. On ne peut que l’en féliciter.

Sa connaissance du français est remarquable. En revanche, lorsqu’il fait allusion à des mots étrangers, il n’est pas aidé par les correcteurs. Les déclinaisons manquent dans cette phrase allemande, Ich habe kein(en) Hund in mein(em) Haus gefunden, citée pour expliquer la place du verbe. Racontant que Napoléon III parlait plus aisément le schwytzertütsch que le français, Deutsch orthographie swytzerdütsch. Il faut reconnaître que l’orthographe alémanique est très fluctuante. A propos du yacht, Deutsch explique que le mot vient du néerlandais Jacht - qui signifie chasse -, de sorte qu’on devrait prononcer yak et non yot. Erreur. Le ch néerlandais se prononce comme en allemand dans Sprache. Quant à la redingote, elle n’a pas pour origine le rindig coat, mais le riding coat.

Coquilles malencontreuses qui me permettent de montrer que j’ai vraiment lu ce livre passionnant !

Langue d’accueil

Lorànt Deutsch n’est pas dogmatique. Lorsqu’il aborde le féminisme et l’écriture inclusive, il ne prend pas parti : « Je ne me pose pas la question, déclare-t-il, car la langue tranchera et jugera à l’usage ces audaces d’un jour ou ces réformes pour toujours. »

Et voici sa conclusion : « Notre langage s’est toujours nourri à plusieurs mamelles. Qu’il continue de le faire ! Absorbons les mots anglais, arabes, espagnols, italiens, banlieusards, campagnards, que sais-je encore ? De tout cela continuera d’émerger une langue ouverte à tous : la langue française est une langue d’accueil ».

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Commentaires

  • Bonjour Anne,

    Comme toujours lorsque vous faites la critique d’un bouquin ou d’une expo, on se sent le cerveau limbique tout titillé et l’envie d’aller voir ou de courir en librairie. Je vous l’ai déjà signifié, mais bis repetita… comme disait ce cher Horace.Et puis c’est aujourd'hui veille de Noël, les fleurs font toujours plaisir.

    Donc rien à ajouter à votre analyse du bouquin de L. Deutsch, qui semble avoir documenté d’importance. Mais il n’est pas du sérail et quelle que soit la valeur de ses sources, cela ne va empêcher les linguistes pointilleux, campés droits dans leurs bottes dans les tranchées du savoir officiel, de lui rentrer dans le cadre, en relevant d’inévitables approximations (comme la date de fondation de la langue française par exemple). Le bouquin sorti récemment va certainement se vendre par milliers d’exemplaire (en ai discuté avec un libraire de chez Gibert, la vente marche bien) et déchaîner l’ire et la jalousie des gardiens du temple. Exactement les mêmes réactions que lors de la parution de ses ouvrages de vulgarisation historique.


    Un lien parmi d’autres pour illustrer cette offensive :

    https://blog.francetvinfo.fr/deja-vu/2015/01/26/pourquoi-lorant-deutsh-pose-un-probleme.html

    Bonnes fêtes à vous.

  • "Ils avaient oublié d’inventer la ligne droite et l’écriture. Au niveau de la langue, nos ancêtres ne sont pas les Gaulois, mais les Romains." Vieux sujet d'engueulade avec une vieille copine archéologue. Les Helvètes - un des principaux peuples celtes - utilisaient l'écriture grecque. On ne dit pas de nous ici maintenant que nous n'avons pas d'écriture parce que nous ne l'avons pas crée, que je sache.
    Je ne doute pas un seul instant qu'une personne telle que vous possède un exemplaire de cet opuscule du célèbre archéologue vaudois, Gilbert Kaenel, spécialiste des Helvètes : "L'an -58 Les Helvètes, archéologie d'un peuple celte" Qui cite Jules César himself page 35 :
    "On trouva dans le camp des Helvètes des tablettes écrites en caractères grecs; elles furent apportées à César. Elles contenaient la liste nominative des émigrants en état de porter les armes, et aussi une liste particulière des enfants, des vieillards et des femmes. Le total général était de 263'000 Helvètes, (...)En tout, c'était une population de 368'000 âmes. Ceux qui retournèrent chez eux furent recensés, suivant un ordre de César : on trouva le chiffre de 110'000." Guerre des Gaules I, 29.

    A cette époque, les Italiens savaient dire non aux migrants, même quand ce n'était pas chez eux...258'000 morts. Nos politiquement corrects devraient demander des comptes aux Italiens actuels, puisque les temps sont au délire total...

  • Si l’on vous suit bien, Géo, vous seriez partisan de la méthode à Jules pour régler les problèmes de l’immigration africaine actuelle, à coups de pilums et de glaives... Même s’il faut se montrer prudent sur les chiffres des victimes des batailles des neiges d’antan, la suggestion laisserait augurer d’une sacrée césarienne pour une nuit de Noël.

  • Vous exagérez comme d'habitude, Gislebert. Je note la différence d'approche entre l'an -58 et aujourd'hui. Où l'on prétend dans les bons milieux qu'il est IMPOSSIBLE d'empêcher les migrants de venir. Je me réjouis d'ailleurs de voir l'armée américaine vaincue par les 7000 sud-américains qui veulent rentrer aux States...

  • "les 7000 sud-américains qui veulent rentrer aux States..."
    Ah, ils en étaient donc sortis...

  • Gislebert@ "Même s’il faut se montrer prudent sur les chiffres des victimes des batailles des neiges d’antan" L'auteur même remarque que si il y a des critiques sur ces chiffres, personne n'amène aucun élément mettant en doute avec des arguments les chiffres de César. L'auteur part alors de l'hypothèse prudente que jusqu'à preuve du contraire, autant suivre ceux donnés par "de bello gallico". D'autant que les premiers sont donnés par un catalogue précis des Helvètes, nom, prénom, profession, nom du père, de la mère, adresse, adresse électronique, tout et retout. Je suis le premier partisan du doute, mais à bon escient, svp. C'est valable surtout pour Daniel, d'ailleurs. Lui dont la religion l'empêche de croire que les Américains sont allés sur la Lune...

  • Géo@

    Oû avez vous-lu que le Jules César avait les adresses IP des Helvètes ?

    Plaisanterie à part, je pensais plutôt aux batailles plus tardives étudiées avec une médiéviste où les chiffres des engagés, tués ou blessés sont gonflés par les moines chroniqueurs. Les conquêtes de Guillaume par exemple. Dejà les fake news...

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