Les dessous de "La Favorite"

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The Favourite, quel film extraordinaire, extravagant, excessif, esthétisant et passionnant ! Il vient d’être primé à plusieurs reprises aux BAFTA, l’Académie britannique du film comme meilleur film britannique ; il est aussi récompensé pour son scénario, ses décors, ses costumes, ses maquillages, son actrice principale Olivia Colman dans le rôle de la reine Anne d’Angleterre, et le second rôle Rachel Weisz qui interprète Sarah, la duchesse de Marlborough.

 

Tous ces prix sont amplement mérités, ainsi que celui du Jury au dernier Festival de Venise.

Qu’y a-t-il de vrai dans cette histoire de la reine Anne d’Angleterre ? On n’y pense guère en regardant le film, tant on est subjugué. Mais on est intrigué et on fait une petite recherche, dont je vous donne ici quelques résultats.

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               Portrait de la reine Anne (1665-1714) par John Closterman (National Portrait Gallery)

Anne a succédé en 1702 à son beau-frère Guillaume III d’Orange qui avait été l’époux de sa sœur Mary, fille de Jacques II. Deuxième fille de Jacques II, Anne était heureusement mariée depuis 1683 avec le prince George de Danemark, qu’elle a fidèlement soigné dans ses dernières années et qui est mort dans son lit en 1707. Le film ne fait aucune allusion à ces détails pourtant importants.

Le couple a eu 17 enfants ; aucun n’a survécu au-delà de l’enfance. Pour symboliser cette perte, le scénario a inventé une présence symbolique de lapins, courant dans la chambre à coucher royale, censés remplacer les bébés. Cette métaphore s’explique-t-elle par l’expression anglaise breeding like rabbits, se reproduire comme des lapins ? Quoi qu’il en soit, à cette époque, les lapins n’avaient pas bonne réputation et personne ne les aurait choisis comme animal favori.

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                        Portrait de Sarah, duchesse de Marlborough (1660-1744), par Charles Jervas

Les relations lesbiennes que l’on prête à la reine semblent hautement improbables. Qu’elle ait eu une amitié intime avec Sarah, la duchesse de Marlborough, et qu’elle en ait été influencée, des lettres entre les deux femmes en témoignent. Et qu’elle ait été captivée par Abigail Masham, la cousine de Sarah, est également démontré par sa nomination au poste de responsable de la privy purse, le compte personnel de la souveraine.

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                                              Portrait d'Abigail Masham (1670-1744)

Abigail, subtilement interprétée par Emma Stone, est manifestement une intrigante ; elle fait tout pour obtenir les faveurs de la reine. Peut-être même a-t-elle participé à la disgrâce de Sarah lorsque celle-ci est renvoyée de la cour en 1710. Elle restera dans les coulisses du pouvoir jusqu’à la mort de la reine en 1714.

Mais il y a eu une autre favorite, la duchesse de Somerset que le film ne mentionne pas. Il ne dit rien non plus de la dévotion de la reine pour la religion anglicane, qu’elle a conservée sa vie durant, et qui l’éloignait des fastes de la cour. Ses relations avec des femmes l’ont sans doute soutenue face aux exigences de la politique menée par les hommes.

Malbrouck s’en va-t-en guerre/ Ne sait quand reviendra/… Vos beaux yeux  vont pleurer/… Mort et enterré !

Cette chanson si connue fait bien allusion au mari de Sarah, le duc de Marlborough, dont on entend les exploits contre les armées de Louis XIV dans la guerre de Succession d’Espagne. Notamment en 1704, sa victoire à la bataille de Blenheim, en Bavière, lui valut la reconnaissance de la reine et du Parlement et la construction d’un magnifique palais. La demeure ne fut toutefois pas du goût de la duchesse qui affichait sa haine des jardins et de l’architecture.

Mais contrairement à la chanson, le duc n’est pas mort à la guerre. Il vécut jusqu’en 1724. En revanche, à son retour, en 1711, après la paix avec la France, négociée par Robert Harley – opposé à la duchesse – il fut accusé de malversations, ainsi que le suggérait la diabolique Abigail. Qu’en est-il véritablement ? Pour le savoir, il faudrait se pencher sur les quatre volumes de la biographie du duc, rédigés dans les années 1930 par son descendant, Winston Churchill.

Winston Churchill qui, lui aussi, mena des guerres, à commencer par celle des Boers en Afrique du Sud, au début de 20e siècle.

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                              Hampton Court Palace, entrée principale (photo Steve Cadmon)

A Hampton Court, le palais où vivaient les souverains et la cour depuis Henry VIII jusqu’à 1760, on peut aujourd’hui se promener, retrouver l’opulence royale et y voir le lit de la reine. C’est une des plus belles demeures d’Angleterre, avec ses cours intérieures, ses tapisseries, son mobilier, parfois du style Queen Anne qui a duré une grande partie du 18e siècle, ses tableaux des plus grands peintres, ses jardins, son labyrinthe, son jeu de paume et la reconstitution de la vie d’autrefois. A cet égard, le palais de Blenheim des Marlborough, aussi ouvert aux touristes, n’est pas mal non plus.

Cependant, le film a été tourné ailleurs, dans un autre château monumental, Hatfield House, dans le Hertfordshire, bâti au début du 17e siècle, appartenant toujours à la famille des marquis de Salisbury. Et que l’on peut visiter également.

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                                                                 Hatfield House

Enfin, quelques mots concernant le titre du film, dont le traduction française, La Favorite, réduit un peu la portée. En anglais, The Favourite est un mot épicène. Il désigne aussi bien un homme qu’une femme. Le scénario traite le thème du favori et de la favorite en général, même si les femmes y sont prédominantes.

Rappelons que le film a été réalisé par le cinéaste grec Yorgos Lanthimos, connu pour des œuvres originales – Canine, Alps, The Lobster, Mise à mort du cerf sacré souvent primées dans les festivals, sur un scénario de Deborah Davis et Tony McNamara.

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Commentaires

  • « La Favorite » ? Ai d’abord pensé à l’opéra de Donizetti, remonté régulièrement de nos jours (avec entres autres E. Garança, elle a tout pour elle, cette mezzo !). Qui n’a rien à voir avec l’histoire du film dont vous traitez. Ensuite la Reine Anne ? Me suis demandé : serait-ce de votre par tune bouffée d’autosatisfaction, dont on prétend après tout qu’elle est le commencement du bonheur… Mais non.

    Ne l’ai pas vu, ce film, mais ce que vous en écrivez me rappelle dans le genre luxuriant et baroque ceux consacrés à la Grande Elisabeth, celle de l’Age d’or, qui révéla Cate Blanchett. Deux remarques annexes en complément de votre épatant billet :

    La prestation, remarquable paraît-il, de l’actrice qui tient le rôle-titre, Olivia Colman, cantonnée jusqu’alors aux séries télés, qui plus est aux seconds rôles, jusqu’à la série « Broadchurch » et dont la carrière explose sur le tard, avec un agenda overbooké comme l’on dit chez les Franglais.Comme quoi, pour qui sait attendre...

    Un mot aussi sur l’Histoire de l’Angleterre : les Anglais se plaisent à moquer les Français et les différents régimes dont ils ne s’accommodent pas, au moins depuis deux siècles (monarchie, empires, républiques successives). Ils oublient que leur histoire depuis la conquête normande est une suite bien compliquée de violences, de successions sanglantes, de persécutions religieuses. Le règne d’Anne est au moins celui d’une paix relative, même si la réunion des couronnes écossaise et anglaise fut contestée par l’insurrection jacobite et réprimée plus tard dans le sang à Culloden, cela sous le règne de George II. Le « Brexit » comme revanche de Culloden ?

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