Réouverture du Grand Théâtre

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La réouverture du Grand Théâtre après trois ans de travaux s’est déroulée d’une manière étonnamment discrète, et décevante. Pas le moindre discours de bienvenue. Aucune festivité dans le nouveau foyer où l’on n’avait pas mis les petits plats dans les grands. Pourtant le théâtre avait fourni un effort considérable pour cet événement, le Ring en une semaine.

 

 

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Choix audacieux lorsque l’on se rappelle que c’est Wagner qui mit le feu aux poudres en 1951 avec l’incendie provoqué par une étincelle de la Walkyrie. A-t-on encore peur des flammes ? Est-ce pour cela que le Walhalla, dans la mise en scène de Dieter Dorn, n’a pas été détruit par un gigantesque bûcher, mais dans un simple écroulement ? Il ne fallait pas tenter le diable.  

La représentation a cependant connu son moment de frayeur quand une lampe murale est tombée dans un grand fracas au moment où Siegfried et Brünnhilde entamaient leur magnifique duo du Crépuscule. Quelle maîtrise ! Ni Michael Weinius, ni Petra Lang, ni le chef d’orchestre Georg Fritzsch n’ont bronché.

Sans être une wagnérolâtre, j'ai suivi toute la Tétralogie avec passion. J'en ai aimé l'interprétation aussi bien que la mise en scène et les décors. Aucune recherche d'actualisation, aucune excentricité, mais une manière intègre de coller au texte et à la musique, m'a-t-il semblé. Une wagnérophile avertie, venue exprès de Paris, assise à côté de moi, n'était pas tout à fait sur la même longueur d'onde. Elle trouvait le rythme trop lent et ennuyeux. Si bien que je l'ai vue s'assoupir par moments. Dommage.

 

Réouverture de 1962

Si la réouverture du Grand Théâtre s'est faite en toute simplicité, celle de 1962 avait suscité un élan d’enthousiasme. La Tribune de Genève s’en était fait largement l’écho. Je ne résiste pas à l’envie de ranimer ce souvenir.

 

L’œuvre choisie, Don Carlos de Verdi, est une belle histoire d’amour parmi les grands d’Espagne au 16e siècle. Elle permettait de mettre en évidence les nouveaux perfectionnements techniques du théâtre.

Le critique musical Edouard Muller-Moor relate les tenants et aboutissants du drame et loue les artistes, avec quelques restrictions pour le jeune chef d’orchestre Christian Vöchting (mort à 39 ans en 1967) dont il aimerait que la direction soit « par moments traversée par une flamme plus vive, plus passionnée encore ».

 

Peut-être que le mot « flamme » n’était pas vraiment approprié ce jour-là.

 

Parmi les interprètes, apparaissaient de grands noms : Raffaële Arié, Suzanne Sarocco, Consuelo Rubio, Gabriel Bacquier. Le Lausannois Eric Tappy, qui avait fait ses études au Conservatoire de Genève, et devint l’un des meilleurs ténors de sa génération, y faisait ses premières armes dans un petit rôle. La mise en scène était signée Marcel Lamy, directeur du Grand Théâtre, Georges Wakhevitch avait dessiné les décors et Janine Charrat la chorégraphie.

Les faits divers

Pour raconter les faits divers, la Tribune avait rappelé le fameux localier genevois Eugène Trollux, qui, presque octogénaire, était toujours aussi prolixe et savait obtenir les bons tuyaux. Il signale les agents municipaux en grande tenue, la présence des projecteurs de la télévision, la panne des ascenseurs et l’apparition intempestive d’un figurant brandissant un panneau « Moi, je vote radical », résultat d’un pari entre étudiants.

La machinerie était si nouvelle qu’elle tomba en panne elle aussi, ce qui prolongea la durée de la représentation au-delà de minuit et retarda la réception après le rideau final. A trois heures du matin, les invités étaient encore là et notre chroniqueur Georges Bratschi aussi, qui, sous le titre « le spectacle le plus long », relata ses impressions et celles des invités. Malicieux, il cite le président Chavanne : « L’opéra, je n’y vais jamais. Je trouve cela complètement idiot. » Après quoi le journaliste donne la parole au compositeur Georges Auric  : « Il y a des gens qui ne comprennent rien ! »

Elégances

Battant le ban et l’arrière-ban, la Tribune m’avait désignée arbitre des élégances pour un de mes premiers reportages. En titre, « les Genevoises adoptent la ligne discrétion » et la soussignée constate que « les Genevois sont réservés, discrets et classiques » et que les « mannequins-hôtesses, engagées pour offrir des roses aux invitées, arboraient les coiffures les plus élaborées de la soirée ».

 

Rétrospectivement, je me rappelle quand même un public nettement mieux vêtu que celui de la soirée d’ouverture du Ring, mardi 12 février 2019 ! On n’y voyait pas des chaussures basket, des sacs à dos, ni des vestes de cuir. Il faut souligner cependant que le gala du 10 décembre 1962 ne réunissait que des invités.

 

Georges Bratschi, quant à lui, décrit l’arrivée de « quelques voitures de maîtres, strictes comme des corbillards, dont il sortait des femmes or et argent et des sortes de pingouins parfaitement domestiqués ».

Le plafond de Stryjenski

Si la rénovation de 1962 n’avait pas été jusqu’à restaurer les peintures du foyer, la salle avait en revanche un magnifique nouveau plafond ; les étoiles de Jacek Stryjenski restent encore l’un des plus beaux ornements de ce théâtre. On ne se lasse pas de les regarder jusqu’à ce qu’elles s’éteignent peu à peu pour laisser briller les lumières de la scène. 

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                                                                       (Photo C. Quoëx, FMAC, Ville de Genève)

 

L’auteur lui-même ne vit jamais sa voûte céleste ni son rideau de scène. Né en Pologne dans une famille d’artistes, Jacek Stryjenski mourut à Genève en 1961, à 39 ans (le même âge que Vöchting), n’ayant laissé que l’esquisse de son projet Alto qui avait gagné le premier prix du concours.

Béton brut

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Le bloc de béton brut sur la toiture, pour accueillir la hauteur nécessaire aux nouvelles machineries, est encore aujourd’hui l’un des aspects les plus négligés de ce superbe bâtiment qui fête ses 140 années d’existence. Ne pourrait-on demander à un artiste de le décorer ?

 

Lien permanent Catégories : Art, Genève 3 commentaires

Commentaires

  • Bonjour :)

    Je viens de lire vos derniers billets.... J’ai adoré et surtout apprécié la haute voltige intellectuelle d’un commentateur qui se fait particulièrement distingué dans cette blogosphère.

    « La réouverture.......d’une manière étonnamment discrète, et décevante « 

    Notre époque où nous apprécions les belles choses est révolue. Le Grand Théâtre c’était les robes du soir... qui ont fait place aux jeans. Le Grand Théâtre? C’est pour les « riches... » les « intellos?.. » pas pour les électeurs des gaucho-socialistes.... Alors une inauguration....? Faut oublier! Et puis qui sait s’il n’est pas prévu de lui donner une autre orientation!?

    Bon week-end Madame!

  • Un souvenir personnel : une colonne de fumée s’élève sur la ville. J’ai quatre ans, je tiens la main de ma mère, nous sommes sur les quais, presqu’en face du jet d’eau. Nous attendons le retour de mon père, sapeur-pompier volontaire convoqué d’urgence pour appuyer les professionnels du poste permanent. Je le vois encore revenir le soir, transi et trempé jusqu’aux os, l’uniforme en grosse serge transformé en éponge, l’équipement des pompiers d’alors n’avait rien à voir avec celui des pros d’aujourd’hui…


    Concernant Wagner : pas étonnant que ce soit à une répétition de la Walkyrie que l’incendie démarrât ; Wagner fut un incendiaire qui mit le feu à l’art lyrique, incendia les ménages de ses amis et bienfaiteurs en leur piquant leurs femmes et aida Louis II à finir de vider les caisses du royaume de Bavière. Un révolutionnaire pyromane de génie.

  • Magnifique, ce souvenir en direct, comme de l'intérieur de l'incendie. Autrement plus glorieux et courageux que le mien!

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