Peinture victorienne

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L’exposition « Peinture anglaise de Turner à Whistler » qui se tient à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne jusqu’au 2 juin offre une vue assez large de la peinture à l’époque victorienne.

Quarante-deux noms y figurent. Il en manque cependant quelques-uns dont je regrette l’absence et dont je parlerai plus loin : Frith, Dyce, Ford Madox Brown, Leighton et surtout Landseer, qui me semblent très représentatifs de la peinture anglaise.

 

                                   

Le règne de Victoria a duré de 1837 à 1901. Il a débuté l’année de la mort de Constable et a encore connu Turner, les deux plus grands peintres anglais du 19e siècle. Les artistes qui ont suivi ne les ont pas égalés, même si Rossetti, Millais ou Burne-Jones ont marqué leur temps par un renouvellement dans les sources d’inspiration.

L’enthousiasme pour l’art au temps de Victoria est visible dans cette gravure du Hall central de l’Exposition des trésors artistiques de Manchester en 1857, soutenue par la souveraine.

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Le commissaire de l’exposition de Lausanne, William Hauptmann, a pu piocher dans plusieurs musées britanniques des œuvres qui ne quittent pas souvent leurs cimaises. Qui n’a pas eu l’occasion de sillonner le pays fera donc des découvertes inattendues.

Outre les peintures, une salle est consacrée à la photographie britannique du 19e siècle, dans la Fondation William Cuendet (musée Jenisch de Vevey) et une autre à une série de photos de la muse des Préraphaélites, Jane Morris.

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                            Portrait de Jane Morris par John Robert Parsons pour Dante Gabriel Rossetti

 

Trois toiles proviennent de la collection de la reine Elizabeth. Leurs sujets sont symptomatiques de l’orientation donnée à l’exposition. On aurait pu s’attendre à des portraits royaux ou à de grands paysages. Le choix s’est porté sur des sujets presque sociologiques.

Home, le Retour de Crimée par l’Ecossais Joseph Noel Paton, 1859, montre une famille qui accueille avec soulagement un soldat de retour de la guerre de Crimée. Sans nouvelles de la mer par Frank Holl, 1870, au contraire, dépeint l’angoisse d’une famille qui attend le retour du pêcheur. Vigile de sainte Agnès de Millais, 1863, est l’une des nombreuses peintures religieuses de la collection royale.

Victoria et le prince Albert avaient principalement acquis des toiles de leurs sujets. L’un de leurs préférés était Edwin Landseer, grand peintre animalier, qui fut anobli. Son Monarch of the Glen, 1851, est connu de tous les amateurs de whisky puisqu’il a servi d’emblème à plusieurs marques de ce merveilleux breuvage écossais et qu’il appartient aujourd’hui à Diageo qui le prête au musée d’Edimbourg.

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Mais Landseer a aussi portraituré le couple royal à l’occasion d’un bal masqué en 1842. (Collection royale)

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Autre personnalité de l’époque, Frederick Leighton, a été fait lord et président de la Royal Academy. Ses œuvres classiques plaisaient à la reine. Son atelier, avec le célèbre Hall arabe, était renommé. Leighton House à Holland Park est maintenant un musée.

Parmi les acquisitions royales, citons des œuvres religieuses de William Dyce, un protégé du prince Albert, qui lui commanda notamment une décoration pour le palais de Buckingham.

William Powell Frith comptait parmi les artistes remarqués par la Cour. Il peignait des scènes de la vie quotidienne, avec une multitude de personnages, comme ce Vernissage de l'exposition de la Royal Academy en 1881, 1883 (Royal Academy).

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Ford Madox Brown, socialiste avant l’heure, a produit des scènes de rue.

Ce même genre se retrouve à Lausanne. Par exemple dans L’Omnibus de Bayswater de George William Joy, 1895 (Musée de Londres), véritable raccourci de la vie londonienne ; des riches et des pauvres se côtoient, assis sous les affiches publicitaires ornant le plafond ; à travers les vitres on aperçoit le lac Serpentine de Hyde Park et un véhicule hippomobile.

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Paysages, portraits, sujets religieux, historiques et littéraires, tous les genres sont représentés. Sauf la nature morte. La nuit a inspiré plusieurs artistes, dont James Poole qui a été impressionné par la découverte de La comète Donati, 1858 (musée de Sheffield).

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Forcément, l’eau et la mer jouent un grand rôle dans la peinture anglaise. Le Coucher de soleil sur la baie d’Exmouth de Francis Danby, 1855 (musée d’Exeter), nous rappelle un artiste qui vécut à Genève de 1832 à 1836 avec sa femme et ses onze enfants et y fut assez malheureux : « Genève est une prison répugnante », a-t-il écrit. Danby a résidé dans la villa qui avait abrité quelques années plus tôt Mary Shelley, l’auteur de Frankenstein. Est-ce une explication ?

Autre peintre qui passa à Genève, Turner était fortement attiré par l’eau. Ses marines sont nombreuses et l’exposition en propose deux, de grands formats. Ce Paysage au bord de l’eau, 1840-45 (Tate Gallery) est étrange, avec cette forme noire, peut-être une longue chevelure, comme un point d’interrogation.

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Les Préraphaélites Rossetti et Millais ont exercé une forte influence autour d’eux. La seule femme exposée à Lausanne, Eleanor Fortescue-Brickdale, fait partie du nombre.

Trois peintres étrangers comptent parmi les plus beaux de cette exposition : le Français Tissot et les Américains Sargent et Whistler.

James Tissot, qui avait fui Paris après la Commune dans laquelle il s’était engagé, est devenu le portraitiste de la bourgeoisie victorienne, un "exploiteur de la bêtise anglaise", comme l’a décrit Edmond de Goncourt. Dans cette Convalescente, 1876 (musée de Sheffield) il fait preuve de son empathie. A la fin de sa vie il se tourna vers la religion et illustra la Bible.

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Portraitiste mondain, John Singer Sargent a du chic. Son Intérieur à Venise, 1899 (Royal Academy de Londres) est celui d’un banquier américain.

Quant à James Abbott McNeill Whistler, on présente là des portraits d’une grande beauté. Ainsi Red and Black (The Fan. l'éventail), 1891-1894 (The Hunterian, Université de Glasgow).

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Son sens de la couleur, qu’il a aussi démontré dans ses vues de Londres, est superbe. Il rappelle à cet égard Monet, mais évitons les rapprochements avec la peinture continentale, cela nous mènerait trop loin.

La couleur aussi fascine dans Après le déluge de George Frederick Watts, 1885-6 (Watts Gallery Trust).

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Ce soleil éblouissant pose un point final sur une exposition qui met en lumière une peinture somme toute assez peu connue au-delà des Iles britanniques et qui est particulièrement bienvenue à l’heure où menace le Brexit.

 

L'exposition est ouverte tous les jours sauf le lundi jusqu'au 2 juin 2019. (Ouvert le lundi de Pâques).

(Très beau catalogue, avec 100 illustrations en couleur. Prix : 48 fr.)

 

 

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Commentaires

  • À toute personne qui souhaiterait une immersion dans un écrin victorien entièrement conservé selon l'original, pièces - et! - dispositions, je conseillerai de se rendre à la Lady Lever Art Gallery de Port Sunlight (Liverpool, UK).

    Vous avez-là un quartier ouvrier érigé comme expérimentation d'utopie sociale par l'industriel et savonnier Lever, en une série de parfaits petits cottages... et, au milieu du jardin formant l'allée centrale, le mausolée de dame Lever, musée aux collections faites de préraphaélisme et de vases hellénistiques, rythmés par les colonnades néoclassiques dans une blancheur esthétique à la Winckelmann.

    C'est la collection la plus stratégique à qui veut faire une visite à quantité d'oeuvres modérée, pour une qualité en matière de choix de peintures préraphaélite qui pourrait se comparer aux choix de la Bodmeriana, tous domaines gardés!

    Je vous laisse la surprise sur qui en a fait l'inauguration:
    https://en.wikipedia.org/wiki/Lady_Lever_Art_Gallery

    L'atmosphère y est toute préservée, malgré la désindustrialisation de l'agglomération et la relative décadence punk du Liverpool d'après-guerre - c'est même plutôt unique. Il faut dire que Lever était un des rares philanthropes réels de cette ère dans la région, qui a bâti sa cathédrale de briques sur les bidonvilles ouvriers, alors ce doit être un autre coup de la Providence!

  • Coïncidence, je viens de visiter last week chez Vuitton à Paris l’expo consacrée à une partie de la Collection Courtauld, un industriel qui faisait dans le textile lui, un Anglais francophile, si si cela existe ou existait, qui, avec l’aide de son épouse, acquit une série unique de toiles d’impressionnistes et post-impressionnistes : des Manet, Degas, Renoir, Sisley, Seurat, van Gogh, Gauguin, Cézanne, Monet, Modigliani et j’en oublie… Le seul peintre anglais représenté : Turner bien sûr avec dix aquarelles. Apparemment, les Courtauld n’étaient pas fanas de la peinture victorienne, personnellement je peux les comprendre... 

    Expo ouverte jusqu’au 17 juin, courrez-y si vous en avez l’occasion (qui fait le larron).

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