Combat de reines

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Est-ce pour participer à la cause féministe que le cinéma nous propose coup sur coup deux films sur des reines, The Favourite et Marie reine d’Ecosse ? Malheureuses reines, forcément. Malmenées par les hommes, forcément.

Ce n’est pas si simple, forcément. Même si l’on peut critiquer les partis pris, les omissions et les inventions, il faut reconnaître la beauté des productions et les questions qu’elles suggèrent.

Dans un texte précédent, j’avais proposé quelques réflexions sur The Favourite, de Yorgos Lenthimos, concernant la reine Anne, dernière reine Stuart, morte de mort naturelle en 1714. (Voir http://annecendre.blog.tdg.ch/archive/2019/02/12/les-dessous-de-la-favorite-297290.html)

Avec Mary, Queen of Scots (Marie Stuart, reine d’Ecosse), de Josie Rourke, on se penche sur le sort de la première reine de la dynastie Stuart, qui mourut en 1587, âgée de 45 ans, exécutée sur l’ordre de sa cousine Elizabeth 1ère.

Pour faciliter la compréhension de l’histoire, voici une brève liste de la succession au trône d’Angleterre entre Henri VIII Tudor et Anne, dernière Stuart:

Henri VIII, de 1509 à 1547, puis ses trois enfants :

Edouard VI, de 1547 à 1553 (son fils par sa troisième femme, Jane Seymour)

Marie Tudor, de 1553 à 1558 (sa première fille par sa première femme, Catherine d’Aragon)

Elizabeth Tudor, de 1558 à 1603 (sa deuxième fille par sa deuxième femme, Anne Boleyn)

Jacques 1er Stuart, de 1603 à 1625 (fils de Marie Stuart), premier roi d’Angleterre et d’Ecosse

Charles 1er, de 1625 à 1649 (fils du précédent, exécuté)

Charles II, de 1660 à 1685 (fils aîné du précédent)

Jacques II, de 1685 à 1688 (frère cadet du précédent, déposé)

Marie et Guillaume, de 1688 à 1702 (fille de Jacques II et son mari Guillaume d’Orange)

Anne, de 1702 à 1714 (sœur de la précédente)

 

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     (Marie, reine d’Ecosse, par un élève de François Clouet, Victoria and Albert Museum, Londres)

La cause principale des malheurs de Marie Stuart, outre son caractère et sa beauté, est religieuse. Nous sommes en pleine période de la Réformation. L’Angleterre a adopté la Réforme sous l’autorité de Henri VIII après sa rupture avec Rome, quand Henri, follement amoureux d’Anne Boleyn, voulait se séparer de Catherine d’Aragon, ce qui lui avait été interdit par le pape. D’où l’instauration de l’Eglise anglicane. Catherine, répudiée, passa la fin de son existence dans l’austérité d’un château anglais.

Mais sa fille Marie Tudor, surnommée Marie la Sanglante en raison de son fanatisme catholique, régna cinq ans, avant Elizabeth qui ramena l’Angleterre du côté réformé.

Anne Boleyn n’échappa pas aux griffes du roi Henri. Peu après la naissance d’Elizabeth, elle fut accusée d’adultère et condamnée à mort. Le lendemain de son exécution, le roi se remaria avec Jane Seymour, qui mourut à la naissance d’Edouard VI. Suivirent trois autres épouses : Anne de Clèves (divorce), Catherine Howard (exécutée) et Catherine Parr, qui survécut au roi.

Mais revenons à Marie Stuart, dont la grand-mère était la sœur d’Henri VIII. Elle pouvait donc prétendre au trône, si Elizabeth n’avait pas d’héritier.

Ses parents étaient Jacques V, roi d’Ecosse, et Marie de Guise qui lutta contre la Réforme. La mort de Jacques fit de Marie la reine d’Ecosse à l’âge d’un an. Sa mère, devenue régente, envoya sa fille en France où on l’avait fiancée au dauphin, fils aîné de Marie de Médicis. Marie eut une excellente éducation française. Elle devint reine de France après son mariage avec François II. Mais celui-ci mourut l’année suivante et Marie dut retourner en Ecosse où elle trouva un pays très influencé par le protestantisme, principalement par l’action du réformateur John Knox.

Contrairement à Marie Tudor, qui avait régné en Angleterre pendant que Marie Stuart était en France, celle-ci n’a pas réussi à rétablir le catholicisme en Ecosse. Elle se heurtait à la noblesse protestante et notamment à son demi-frère Murray. Son mariage avec un catholique anglais, Darnley, et la naissance d’un fils exaspérèrent la reine Elizabeth qui voyait en Marie une rivale. Et catholique par surcroît.

Romanesque et tragique, la vie de Marie Stuart est marquée par des morts, des meurtres, des combats. Son mari Darnley participa à l’assassinat de son favori, le poète Rizzio, et elle fut peut-être responsable de celle de son mari, avec Bothwell, qui devint son troisième mari, en divorçant pour l’épouser. Cet épisode enflamma les nobles écossais. Le combat entre eux et la troupe de Bothwell tourna à son désavantage. Il dut s’enfuir et son mariage fut annulé.

Vaincue, elle abdiqua en faveur de son fils et se réfugia en Angleterre. Toutes ces péripéties sont magnifiquement évoquées dans le film de Josie Rourke.

Malgré ses tentatives, Marie ne parvint pas à un rapprochement avec sa cousine Elizabeth. Les deux femmes ne se rencontrèrent jamais (contrairement à une scène du film). Elle essaya en vain d’obtenir sa protection. Profitant de son arrivée en Angleterre, Elizabeth la fit emprisonner. Après 19 années passées sous surveillance d’un château à l’autre, accusée d’avoir fomenté un complot pour la détrôner, Marie est finalement condamnée à mort. Malgré quelques hésitations, Elizabeth fit exécuter la sentence.

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(Elizabeth, le "Cobham Portrait", artiste inconnu)

Le bourreau, saoul ou troublé, dut s’y reprendre à trois fois avant de réussir à lui trancher le cou. Et en brandissant triomphalement la tête, il n’en saisit que la perruque.

Marie Stuart fut vengée par son fils Jacques, protestant, qui succéda à Elizabeth et qui réunit pour la première fois les deux pays, l'Angleterre et l'Ecosse. 

La personnalité de Marie Stuart inspira de nombreux artistes, à toutes les époques. L’Ecosse n’a pourtant guère bénéficié de son règne. Son charme, son intelligence, son courage n’ont pas compensé son manque de constance et sa nature passionnée. Elle n’avait pas l’autorité, le calme et le sens du compromis qui ont fait d’Elizabeth la grande souveraine d’une des époques les plus brillantes de l’Angleterre.

                                                                     Le film

La cinéaste britannique Josie Rourke veut faire de son film un plaidoyer pour le cinéma féminin. Il y a trop peu de réalisatrices, estime-t-elle.

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Marie Stuart est son premier long métrage. Elle vient du théâtre, a été primée pour ses mises en scène, et dirige une petite salle très dynamique à Londres, le Donmar Warehouse. Elle veut appliquer au cinéma certaines pratiques du théâtre, par exemple la distribution à des acteurs de couleur des rôles de blancs. "J'ai parfois l'impression que la réaction de certaines personnes à une personne de couleur dans un film est davantage un aperçu de leurs préjugés que le fait d'avoir un réel problème d'authenticité", a-t-elle déclaré dans The Guardian.

Pour pratiquer ses principes, elle a donné à un noir le rôle de l'ambassadeur d'Elizabeth en France. Ce qui, franchement, est assez troublant, si l'on n'est pas au courant des thèses de Josie Rourke. En outre, elle souligne les nationalités de ses interprètes principaux qui ne sont pas celles de leurs personnages: Saoirse Ronan (Marie) est irlandaise, Margot Robbie (Elizabeth) est australienne et Jack Lowden (Darnley) est écossais. Tous, par ailleurs, sont excellents.

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Commentaires

  • Bonjour.
    La tradition orale, Cendrillon et la véritable notion de royauté de la Femme.
    C'est la Tradition orale qui contient la véritable histoire de l'humanité. On peut détruire les livres, on ne détruira pas les traditions. C'est ainsi que l'histoire primitive est arrivée jusqu'à nous.
    La tradition contient deux séries parallèles de faits :
    1° Les faits du monde gynécocratique primitif qui forment la légende sacrée des premiers temps. Elle contient l'origine des langues, des sciences des croyances, de la vie morale, et de la vie sociale.
    2° Les faits du monde androcratique qui constituent la légende profane. C'est, dans cette partie de la tradition que se trouve l'histoire des passions des hommes, de leurs luttes pour le pouvoir. C'est l'histoire des vices humains, elle commence à la luxure, passe par l'orgueil et l'égoïsme pour arriver au despotisme et au crime légitime qu'on appelle la guerre.
    C'est cette seconde partie qui a été soigneusement conservée pour être donnée comme sujet d'études et d'édification aux jeunes générations. Quant à l'autre, on a employé tous les moyens possibles pour la faire disparaître.
    Cependant, on n'y a pas réussi. La femme qui avait fait cette histoire là n'a jamais cessé de la raconter à l'enfant. Elle en a fait une collection de petits contes. Ils font toujours les délices des enfants ; c'est l'antique enseignement maternel, tenace comme une habitude religieuse.
    « Cendrillon », c'est la femme supérieure avilie, sa grandeur intellectuelle est cachée et employée à d'obscures besognes domestiques, tandis que ses sœurs, qui ne la valent pas, la méprisent, l'humilient (ce sont les femmes faibles et coquettes qui ont suivi les hommes dans leur vie de plaisir). Cependant, le jour vient où sa valeur morale est appréciée, sa nature supérieure reconnue, alors elle est rendue à sa vraie destinée, elle devient la Reine.
    C'est la vieille histoire de la Vierge sage et des Vierges folles qui perdent l'homme. C'est une réminiscence de l'aventure de Rhodopis qui, pour avoir perdu l'un de ses petits souliers, épouse un roi d'Egypte.
    Les contes de Fées ne sont pas des histoires sans signification, écrites pour amuser les paresseux, elles renferment en elles la religion de nos ancêtres.
    Cordialement.

  • Je suis une férue des films et reportages d’histoire, des rois et reines de France en particulier. Des bonds en arrière de quelques décennies de votre vie estudiantine. Ma matière préférée. Je vous rassure..... je ne suis pas féministe:) et je n’aime pas les copies .

    Bon après-midi.

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