Le Cercle des guérisseuses

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Deux livres évoquant des êtres hors du commun des mortels ont paru simultanément. L’un, Le Cercle des guérisseuses de Jean-Philippe de Tonnac (Guy Tredaniel, éd., 2019, 310 p.), parle de femmes d’aujourd’hui ; le second, Dandys et excentriques de Denis Grozdanovitch (Bernard Grasset, éd., 2019, 384 p.), observe un comportement qui apparaît aussi bien dans la littérature que parmi des personnages contemporains.

Excentricités de part et d’autre, mais si les guérisseuses peuvent former un cercle, les dandys cultivent plutôt l’indépendance.

Les deux auteurs savent raconter et décrire de telle manière qu’ils nous tiennent constamment en haleine. Ils se faufilent parmi leurs personnages, toujours présents, mais jamais encombrants.

Jean-Philippe de Tonnac pourrait figurer sur la liste de Grozdanovitch. Ils se sont, d’ailleurs, surprise, surprise, rencontrés autrefois chez l’éditeur José Corti. Ils auraient aussi pu se croiser dans des clubs sportifs, tous deux adeptes de tennis, quoique Grozda ait atteint un classement plus brillant que Tonnac !

Nous pénétrons maintenant dans Le Cercle des guérisseuses et nous rejoindrons les dandys une prochaine fois.

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Jean Philippe de Tonnac (photo Arnaud du Boistesselin)

Avant d’entamer ce qu’il appelle son « voyage chamanique », Tonnac a jeté ses filets dans de nombreuses directions. Son premier livre est consacré à René Daumal (René Daumal, l’archange), fouineur de l’inconscient et de l’ésotérisme. Il scrute ensuite La Révolution asexuelle, ne pas faire l’amour, un nouveau phénomène de société. Apprenti en pâtisserie, il se passionne pour l’authenticité du pain (A la recherche du pain vivant). Il évoque la peur et l’approche de la mort dans Les Morts de notre vie, avec les témoignages d’une dizaine de personnalités, dont Christian Bobin, Edgar Morin, Amélie Nothomb. En compagnie de Roger-Pol Droit, Tonnac invente Fous comme des sages. Il a même consacré une biographie à Bob Marley, peut-être pour faire plaisir à ses enfants, et publié des romans, Père des brouillards et Anzyme.

Bref, son parcours est pour le moins sinueux.

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Loumitea, celle qui l'a entraîné jusqu'au Québec

(photo David Paquin)

Souvent mal dans sa peau, il a besoin de ce voyage de guérison. A la recherche de soins et de réponses à ses interrogations, Tonnac est entraîné dans ce Cercle des guérisseuses et rencontre des femmes sidérantes, les unes menant aux autres. De Genève à Narbonne et de Paris au fin fond du Québec, en passant par un festival du chamanisme à Genac en Charente, il termine par la description d’un cercle de femmes à Lausanne, auquel il ne peut pas se joindre, pauvre homme.

Pourquoi a-t-il mis en évidence des femmes, uniquement ?

Dès qu’il fut en état de réfléchir, Jean-Philippe s’est demandé pourquoi tant d’hommes pensent que « les femmes sont des créatures de second ordre, des êtres incomplets qui méritent leur assistance et leur sévérité ». Il a trouvé une explication dans une phrase du psychanalyste Daniel Sibony : « L’origine de la haine est la haine de l’origine ».

C’est-à-dire que l’homme ne supporte pas d’être assimilé à ses origines, au singe, qu’il se veut civilisé, et que les femmes « qui saignent, qui mettent les enfants au monde, qui les allaitent, donnent l’impression de faire perdurer l’animalité ».

« La femme est habituée depuis la nuit des temps à souffrir », lui a dit l’une de ses interlocutrices. « Cette survivance en chacune de nous nous donne une force contre laquelle l’homme ne peut pas lutter. Cette force est initiatique. »

Tout au long de ses pérégrinations, l’auteur n’a de cesse de tresser des couronnes à ces femmes qui offrent leur aide, leur bienveillance, leur clairvoyance, leur « clairaudience » aux personnes en quête de guérison et d’apaisement.

Parmi les 24 guérisseuses dont il donne la liste avec leurs adresses et spécificités – et qu’il a toutes rencontrées – il accorde un chapitre personnel à une dizaine d’entre elles. Leurs vies sont toutes extraordinaires. L’une a été frappée par la foudre, une autre par un accident, une troisième par la mort d’un père qu’elle a en quelque sorte « incorporé ». 

« La plupart des femmes que j’ai rencontrées, écrit-il, étaient souvent les rescapées d’un <accident> qui avait coupé leur vie en deux, (…) un événement suffisamment inattendu pour qu’il ait pu déterminer ce changement de cap. »                    

Beaucoup de canaux sont utilisés pour toucher le but. « On se laisse traverser par une énergie lorsque l’on ne supporte plus la douleur des autres. Et plus vous pratiquez, plus votre aptitude à soulager grandit, affirme une guérisseuse, qui ajoute que tout le monde peut devenir ce canal en s’exerçant. »

Quels sont les moyens par lesquels ces femmes interviennent ?

Les soins commencent toujours par un entretien. Ils sont très divers : magnétisme, sophrologie, tai chi chuan, ayurveda, naturopathie, toucher haptique, réflexologie masunaga, etc. ainsi que l’auteur les mentionne à l’occasion d’une réunion à Saint-Germain-en Laye.

L’eau joue un rôle important. Les « aguas unidas » avec les gardiennes des eaux sacrées de différentes traditions apportent leur contribution. Le baptême chrétien relève d’ailleurs de ce symbolisme. Mais l’Eglise étant misogyne, une guérisseuse a introduit « la bénédiction de l’utérus, siège de la puissance féminine », pour donner sa place à la femme.

Les rites de passage amérindiens sont invoqués, notamment par les « huttes de sudation » où par une chaleur extrême et des litanies, on se purifie, on est mis en relation avec les esprits.

La musique n’est pas absente. Les frappes de tambour accompagnent nombre de ces soins, incantation nécessaire.

S’abandonner à l’étreinte, dans des bras plus grands que les siens, Ainsi se transmet la « masse éthérique » des êtres morts qui peuvent apporter des soins occultes.

« La connexion aux esprits, le voyage chamanique est une aptitude naturelle du cerveau humain, selon la culture dans laquelle on a été élevé », déclare Claire Barré, dans son livre Pourquoi je n’ai pas écrit de film sur Sitting Bull (Robert Laffont, 2017), cité par Tonnac. Elle ajoute : « apparemment, les personnes ayant vécu des expériences de mort imminente reviennent souvent avec des aptitudes chamaniques ».

Les révélations que certaines des guérisseuses apportent à l’auteur, sur lui-même, ou sur ses parents, sont stupéfiantes. Elles contribuent à se comprendre et à se retrouver en harmonie avec la beauté du monde, comme le propose l’écothérapie.

La complexité de ces approches coupe le souffle. Je n’en dirai pas plus sinon que le mot qui résume le mieux les activités de ce cercle des guérisseuses est la compassion.

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Commentaires

  • Bonjour,
    Permettez quelques mots sur les « guérisseuses ».
    (Désolé d'avance pour la longueur)
    Toutes les sciences, toutes les institutions, émanent d'une source unique : celle des Institutrices Elyséennes.
    Les prêtres de toutes les religions les ont altérées et les ont propagées dans tous les pays en les masculinisant ; c'est le fond de la mythologie.
    Mais remontons à la source de cette Ecole unique et nous verrons qu'un nom est resté pour la représenter : c'est Minerve.
    Le mot Minerve (min-erve) est composé de min, minne, qui signifie mémoire, esprit, intelligence (en latin mens). Ment en Irlandais signifie encore institution, institut, et, dit Ihm, « pour ainsi dire, mentis cultura. Le mot Mentor, dans la même langue, signifie eruditus, institutor, savant, pédagogue ». Mentor vient de men (esprit) et tor abrégé de thorah (loi). Erve signifie culture, par extension champs labourés, mais primitivement culture de l'esprit.
    Ces premières institutrices n'enseignaient pas seulement l'astronomie, la physique et la biologie, elles avaient acquis la connaissance des propriétés des plantes et en avaient fait la base de l'art de guérir, premier mot des sciences médicales. Et c'est pour cela que Minerve est surnommée Bélisama, quelquefois aussi Hygie ou Hygiœa. Ceacht est la Déesse de la médecine chez les Irlandais. Telles sont les institutrices philanthropes qui ont été nommées Helisiens, Heilige (médecin).
    Nous comprenons maintenant combien les femmes qui savaient tant de choses devaient avoir de prestige dans ce monde primitif.
    Dans le règne primitif de l'Egypte, toutes les grandes dignités de l'Etat, les fonctions de juge, de médecin, étaient réservées à la caste sacerdotale exclusivement féminine. Les hommes ne pouvaient pas y prétendre, ils étaient soumis au pouvoir des femmes appelées « des sages » (Soffet), qui leur faisaient faire un service régulier, un travail dont l'organisation avait été savamment établie.
    C'est du temps de Ramsès II que le sacerdoce masculin apparaît en Egypte.
    La réaction masculine renversa tout. Le Prêtre s'empara du sacerdoce au nom de l'intelligence qu'il se donnait et du ciel qu'il mettait de son côté dans le seul but de se procurer des jouissances terrestres.
    Dans les temples des Hermès (nom générique des prêtre dans l'Égypte antique) se trouvaient déjà des médecins qui mêlaient aux médicaments des prières, des sacrifices, des exorcismes. Comme les autres prêtres, les médecins vivaient de l'impôt sur les laïques et des sommes qu'ils savaient faire affluer au trésor. Les pratiques médicales valaient au temple de riches présents, et on assurait que les guérisons dépendaient de l'offrande beaucoup plus que du remède.
    Clément d'Alexandrie a consacré à la chirurgie un des six livres qu'il a intitulés les HERMÉTIQUES des médecins. Ces livres les montrent comme des charlatans.
    Cependant l'opinion qui régnait dans l'antiquité était que la science médicale des Egyptiens était incontestable ; mais il faut penser qu'il s'agit de la science des temples féminins et non de celle des temples masculins qui ont beau mêler la divinité à leurs prescriptions, ne l'égalent jamais.
    Femmes médeciennes : jetons un coup d'oeil sur l'Allemagne au Moyen Âge.
    Quand Rivoalin, un des héros de « Tristan », est blessé dans une bataille, Blanchefleur, qui l'aime, vient le voir vêtu en « Arzâtinne » (médecienne).
    Dans les « Urkunden zur heiligen Archäologie » de Bauer, il est parlé d'une medica habitant Mayence en 1288.
    Dans la même ville vivait en 1407 une Demud medica (Beedbuch von Maria Greden, p. 28).
    « A voir la façon dont on les traitait à Mayence et à Francfort, dit Kreigk, on comprend qu'il ne s'agissait pas là de sages-femmes s'occupant seulement des maladies des femmes et des enfants, mais de vraies femmes-médecins. »
    Francfort est la ville classique des arzâtinnes (médeciennes) en Allemagne. Durant tout le XIVème et le XVème siècle, on y rencontre des doctoresses. De 1389 à 1417, les archives en mentionnent 15, dont trois oculistes.
    Plusieurs sont juives. Quelques-unes obtiennent des magistrats de Francfort une diminution d'impôts. On leur demande en échange de devenir « citoyenne de Francfort ».
    Si elles sont juives, on leur demande l'impôt juif.
    Une seule fois on défend d'exercer à une medica.
    En général, elles sont traitées avec grands honneurs.
    Dès que l'homme usurpa les fonctions médicales de la femme, il se créa, pour justifier cette usurpation, un passé médical, comme les prêtres s'étaient créé un passé religieux ; les médecins se sont inventé des ancêtres, tel Esculape, dont le nom est une parodie des Asclépiades, nom des femmes-médecins en Grèce ; puis Hippocrate, sur lequel on n'a jamais rien pu savoir. Et enfin on a donné à Galien la paternité de tous les livres de médecine écrits par des femmes avant son époque.
    La médecine au XIVème siècle : Arnaud de Villeneuve, maître de médecine, donnait à ses élèves le conseil de ne témoigner, en aucune occasion, ni surprise ni étonnement.
    « La septième précaution, leur disait-il, est d'une application générale. Supposons que vous ne puissiez rien comprendre au cas de votre malade ; dites-lui avec assurance qu'il a une obstruction du foie. S'il répond que c'est de la tête ou de toute autre partie qu'il souffre, affirmez hardiment que cette douleur provient du foie. Ayez bien soin d'employer le terme d'obstruction, parce que les malades ignorent ce qu'il signifie, et il importe qu'ils l'ignorent ».
    Cette façon de pratiquer la médecine n'était pas faite pour inspirer une grande confiance au public ; aussi, lorsque les rois ou les grands personnages s'adressaient aux médecins libres, ils faisaient contrôler l'avis des uns par les autres et, au lieu d'un médecin, en prenaient un nombre plus ou moins grand, pensant sans doute que l'ignorance multipliée devient la science.
    Philippe le Bel avait douze médecins, entre autres un certain Hermingard, qui possédait l'art de deviner les maladies à la simple vue et sans tâter le pouls (Histoire littéraire de la France).
    Guillaume de Nangis raconte ainsi la mort de ce roi si bien soigné : « Le roi mourut d'une longue maladie, dont la cause, inconnue aux médecins, fut pour eux et pour beaucoup d'autres le sujet d'une grande surprise et stupeur. »
    En 1397, deux moines augustins, qui se disaient magiciens, offrirent aussi de guérir le roi ; ils lui firent prendre des perles réduites en poudre, ce qui n'eut pas l'effet qu'ils en attendaient, mais un autre qu'ils n'attendaient pas : ils furent décapités en place de Grève. A cette époque, c'est ainsi que les rois payaient leurs médecins.
    Pendant que les hommes faisaient ainsi leur médecine, les femmes continuaient à soigner plus sérieusement les malades.
    Mais cette concurrence déplaisait aux hommes. Une ordonnance de 1352 interdit aux femmes d'administrer aucune ancienne médecine, altérante ou laxative, des pilules ou des clystères.
    Déjà, un édit du 11 novembre 1311 avait fait défense aux femmes d'exercer la chirurgie à Paris sans avoir été examinées par un jury compétent.
    A partir du XIVème siècle, le cartulaire de l'Université de Paris abonde en documents relatifs à la lutte contre la Femme-médecin.
    En 1312, le prieur de Sainte-Geneviève excommunie Clarisse de Rotomago pour exercice de la médecine.
    Entre 1322 et 1327, Jeanne Converse, Cambrière Clarisse, Laurence Gaillon, subirent la même peine.
    Les statuts de l'Université de Paris nous fournissent la preuve que les femmes exerçaient la chirurgie, puisque, vers la fin du XIIIème siècle, un de leurs articles dit :
    « Tout chirurgien ou chirurgienne, apothicaire ou apothicaresse, herbier ou herbière, ne passeront pas les bornes de leur métier. »
    C'était alors spécialement un métier de femme que celui « d'étancher les plaies, de les entourer de bandelettes, de réduire les fractures ».
    Il y avait des femmes ventouseuses et d'autres chargées de faire les saignées, de composer les élixirs et les potions, d'oindre les parties malades avec le suc de bonnes herbes et de les désenfiévrer.
    C'étaient les femmes de cette catégorie que l'on désignait à Bruxelles, en 1360, par le nom de « Cloet latersen ».
    Les luttes de la Faculté contre la science libre n'étaient pas toujours suivies de succès ; la population se mettait toujours du côté de ses anciens médecins ; on se méfiait des nouveaux docteurs de l'École.
    Les statuts de la Faculté, en 1281, et le Concile d'Avignon, en 1337, s'étaient élevés contre l'ingérence des apothicaires et des herbiers (apothecarii vel herbarii) dans l'art médical.
    Mais le public tient peu de compte de ces prohibitions, et, en 1319, la comtesse Mahaut d'Artois fait venir de Paris à Conflans l'herbière Perronnelle pour une consultation, ce qui dut bien déplaire aux médecins, puisque le nom de cette dame devint tout de suite un terme de mépris, c'est-à-dire de jalousie, et qu'il est resté dans la langue pour désigner une personne qui se permet d'avoir du mérite et d'être préférée aux hommes, donc jalousée et méprisée.
    A cette même époque (vers 1364) vivait une savante d'un grand renom, Christine de Pisan, dont le père, Thomas de Pisan, était médecin de Charles V.
    Les femmes occupaient encore une grande place dans la science, et la prohibition qu'on leur faisait d'exercer leur art était un fait nouveau dans le monde, qui dut soulever bien des récriminations, que l'histoire ne nous a pas transmises.
    Dans tous les États d'Europe, nous voyons les mêmes faits se produire.
    En Pologne, nous trouvons des documents qui signalent en 1278 une medica appelée Johanna à Posen. En 1371, on en rencontre une autre à Cracovie, sans compter toutes celles qui ne laissent pas de traces dans les documents historiques.
    Cordialement.
    (Veuillez accepter toutes mes excuses si ce message vous a importuné)

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