Hameaux pour une vie nouvelle

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Deux hommes sillonnent Genève depuis des décennies dans un combat sans relâche pour soutenir les victimes de la précarité. Leur dernière victoire a été remportée à l’issue de leur Pari fou des studios mobiles dont Valérie Bierens de Haan raconte l’odyssée (Ed. L’Âge d’homme, 2019, 175 p., 10 €) avec enthousiasme et admiration.

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Dessin d'Exem pour la couverture

Ni l’un ni l’autre ne sont natifs de Genève. Arrivés dans notre ville, ils ont pris à bras le corps le parti des éclopés de la vie. Noël Constant a fondé Carrefour-Rue en 1986 et Vince Fasciani s’est joint à lui. Un tandem qui se complète : l’un lance des idées, l’autre les réalise. « C’est leur entente dans leurs différences qui est à l’origine du succès de ce qu’ils entreprennent », écrit Valérie.

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Noël Constant, Valérie Bierens de Haan et Vince Fasciani (photo TdG)

La journaliste, qui collabore bénévolement depuis quelques années à l’aventure de Carrefour-Rue, brosse, de son style alerte, le portrait des concepteurs et des bénéficiaires de ces studios mobiles, logements qui ont apporté un toit et la liberté à plusieurs dizaines d’hommes et de femmes. Leurs récits l’ont bouleversée. « Pourquoi tant de malheurs pour une seule personne ? » se demande-t-elle en les écoutant.

Ces personnes qui ont touché le fond à la suite d’innombrables déboires, qui ont connu les réussites et les catastrophes, la richesse et la pauvreté, arrivent dans un havre qui leur permet enfin de reprendre pied. Elles auront un toit, une adresse, la possibilité de redémarrer. « Ce qui m’a épatée, écrit Valérie, c’est qu’au lieu de se laisser couler, leur désir de vivre, leur courage les ont sauvés d’une noyade programmée. Et Carrefour-Rue leur a jeté la bouée. »

Les studios mobiles sont des conteneurs aménagés en logements de 14 m2 réunis en hameau. Le premier appelé Eureka (Trouvé), au 154 route de Malagnou, est bien nommé pour tous ces êtres qui cherchent une solution à leurs problèmes. Le deuxième à Plan-les-Ouates, baptisé Noé, a pour mascotte une barque qui doit rappeler l’arche sauvant l’humanité du déluge. Le troisième, dont on attend encore l’implantation, portera le nom d’Ulysse, à la fin d’un long périple. Car l’auteur montre bien toutes les difficultés qui barrent la route à ces projets.

L’intérieur est simplement meublé, mais accueillant. Un paysagiste est chargé des alentours. « Il ne faut pas offrir que le strict nécessaire aux personnes qui sont dans le besoin, mais au contraire de belles choses. C’est ce qui leur redonnera goût à la vie. Plus on soigne les choses, plus les gens les soignent. » Telle est la devise de Carrefour-Rue.

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   Un studio arrive à bon port

Les studios sont prévus comme une passerelle, non une résidence à long terme. D’ailleurs leurs sites ne sont que provisoires ; les lieux devraient ultérieurement revenir à des projets immobiliers en attente de réalisation.

Pour le moment, ils accueillent des personnages extraordinaires, dont les témoignages sont, faut-il l’avouer, passionnants, même si on a un peu honte de trouver passionnant le récit de tant de vicissitudes. Ils ont tous passé par des hauts et des bas. Les uns ont eu une enfance heureuse, d’autres ont été battus par leur père. On découvre un champion de moto, un horloger, un propriétaire de restaurants, un créateur de sites internet. Quels parcours !

Désormais ils peuvent envisager un retour à une vie normale, ils peuvent recevoir les enfants dont ils ont été séparés, ils peuvent cultiver un bout de jardin, ils peuvent se mêler à une vie communautaire.

Celle-ci n’est pas toujours facile. Des disputes éclatent parfois entre des hommes à qui la vie a appris à se battre. Mais chaque hameau s’est donné un médiateur, chargé d’aplanir, si possible, les obstacles.

Pour les femmes, le hameau est particulièrement sécurisant, après des années dans la rue où elles ont souvent été l’objet de harcèlement ou d’autres indignités. L’une d’elles, une quinquagénaire, dormait depuis deux ans dans sa voiture, après avoir bourlingué dans le monde et sacrifié son bien-être pour aider son fils. « C’est un peu le miracle, ce hameau qui nous protège de la solitude et nous unit sans entraver notre liberté », dit-elle.

Cette liberté individuelle, tellement appréciée, l’absence d’autorité, de hiérarchie ou de contraintes et une vraie solidarité sont la caractéristique de ces hameaux et de la philosophie de Carrefour-Rue.

Noël Constant constate les fêlures dans la société d’aujourd’hui. « Il y a une vraie cassure entre la société qui galope et une partie de la population qui est usée et n’arrive plus à s’adapter à ce rythme frénétique », il parle de « drames silencieux chez des hommes et des femmes qui se sentent rejetés, en butte à l’alcoolisme, au chômage, à la dépression qui les poussent à la rue, toutes classes sociales confondues. Nombre de personnes ont de plus en plus de mal à s’inscrire dans une société qui valorise l’argent et la réussite », conclut-il.

Si Noël Constant partage ses réflexions avec Valérie Bierens de Haan, Vince Fasciani, lui, s’exprime dans des poèmes. Son dernier recueil, J’ai oublié mon âme au pressing (L’Age d’homme, 2019, 112 p., 18 €) contemple les choses de la vie quotidienne. En voici quelques lignes, picorées au hasard :

La tristesse sait trop de choses.

À tout moment une étincelle peut jaillir.

En quête d’’un improbable miracle / une odeur de terre se répand dans ma vie / pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt / au lieu de courir après un rêve vide.

Au bout du compte tout se résume à se créer une vie nouvelle.

 

Carrefour-Rue

10 rue Baulacre

https://www.carrefour-rue.ch/

Lien permanent Catégories : Genève 2 commentaires

Commentaires

  • Je suis l’auteure de ce livre et ce résumé est le meilleur et le plus complet lu à ce séjour . Juste parfait . Merci à Anne CendreCendre.
    Valérie

  • Excellente critique d'un bouquin que je vais acheter illico presto ! Il en va de même de sa critique due à l'excellent plume d'Anne Cendre dont j'avais découvert le talent en 1967 à La Tribune de Genève, à mon retour de Londres au terme de cinq années en free-lance.

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