Albert Thomas, le roc de l'OIT

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C’était il y a cent ans. On sortait à peine d’une guerre sanguinaire, on espérait que ce serait la « der des der » et on préparait un avenir radieux. (Comme ce fut le cas après la fin de la deuxième guerre mondiale.)

Dans cette atmosphère, on a imaginé la Société des Nations, pour réunir les pays autour d’un projet pacifique, et l’Organisation Internationale du Travail, pour réglementer les rapports entre les classes sociales.

 

Si le président des Etats-Unis Woodrow Wilson a enclenché le mouvement, ce fut le Français Albert Thomas qui a bétonné le projet et a été le roc sur lequel s’est construit le Bureau international du travail à Genève.

C’est cet épisode que l’on commémore ces jours.

Le bâtiment qui a abrité le BIT dès 1927, devenu le Centre William Rappard et le siège de l’Organisation mondiale du commerce depuis 1995, était ouvert au public le 16 juin et a attiré de nombreux visiteurs, étonnés devant des espaces lumineux, des œuvres d’art surprenantes, une bibliothèque chaleureuse et de multiples salles de réunion. Il est l’œuvre de l’architecte suisse Georges Epitaux.

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Dans le parc, L’Effort humain, la grande sculpture du Genevois James Vibert qui date de 1935, symbolise les principes de l’OIT.

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Pour que l’OIT vive, il fallait que la SdN existe, puisque l’une émanait de l’autre. Le 29 avril 1919, dans une Proclamation au peuple de Genève, le Conseil d’Etat genevois publiait fièrement un télégramme du président de la Confédération Gustave Ador : « Ai le grand plaisir de vous annoncer que la Conférence a désigné Genève comme le siège de la Ligue des Nations ». (Le titre anglais League of Nations a été ultérieurement traduit par Société des Nations.)

La proclamation s’adressait ensuite directement au Peuple de Genève qu’il tutoie gentiment :

« Apprête-toi à faire dignement ton devoir, et à bien recevoir les hôtes illustres qui désormais lui seront sacrés ;

Reste simple et selon les traditions emploie-toi à bien servir l’humanité ;

Fais que, dans l’avenir, le nom de cette Genève que tu chéris soit toujours plus respecté et plus aimé ;

Et maintenant tous ensemble faisons monter notre gratitude à Celui qui tient dans sa main les nations et les a inclinées vers une œuvre sans exemple dans les annales du monde ». 

Cette référence au Très Haut n’est pas anodine, car l’histoire de la Genève réformée a joué un rôle dans cette attribution du siège de la SdN. Le président des Etats-Unis Wilson était protestant et a beaucoup appuyé la candidature de Genève face à Bruxelles. Le choix de la Suisse, dont la Constitution garantit la neutralité, paraissait aussi un argument convaincant, particulièrement aux yeux du socialiste Albert Thomas qui installa le Bureau de l’OIT à Genève avant même la SdN.

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La personnalité d’Albert Thomas a marqué le développement de cette institution. L’un de ses collaborateurs des débuts, et l’un de ses successeurs à la tête du BIT, l’Irlandais Edward Phelan, a décrit  « sa haute intelligence, sa capacité de travail sans limites, ses dons d’orateur exceptionnellement brillants, sa sagacité politique et sa connaissance à la fois vaste et détaillée des problèmes sociaux ». (Témoignage dans Un grand citoyen du monde, Albert Thomas vivant, 1957, publié par la Société des amis d’Albert Thomas.)

Un autre témoin, l’écrivain et diplomate espagnol Salvador de Madariaga brosse ce portrait saisissant : « Trapu, ramassé, sanguin, tout en lui rayonnait de puissance : ses yeux larges et lumineux, son front ample où de longues mèches passaient comme des idées encore non apprivoisées, la mâchoire vaste et carrée, la bouche large et généreuse, qui savait sourire sans faiblesse et gronder sans rancune, les épaules de portefaix, la poitrine mâle. Cette puissance concentrée, que l’on aurait dit toute prête à faire explosion, cette puissance qui n’était en lui qu’une force de la nature, innocente et sans but, se versait naturellement dans la société des hommes, modelée et dirigée par un intellect tout aussi puissant. »

Né à Champigny-sur-Marne en 1878, issu d’une famille modeste – son père était boulanger – Thomas a fait de brillantes études ; agrégé d’histoire et de géographie, il enseigne et se consacre à des travaux d’historien, s’intéresse au syndicalisme auprès de Léon Jouhaux ; élu député socialiste, il devient sous-secrétaire puis ministre de l’armement de 1915 à 1917. A ce poste, il adapta l’industrie française aux nécessités de la guerre.

C’est muni de son expérience qu’il est appelé à diriger le BIT où « il doit recruter des appuis syndicalistes sans trop inquiéter le monde patronal, rassurer les employeurs sans trop indisposer les ouvriers et en même temps combattre partout le nationalisme xénophobe », ainsi que l’explique le diplomate et économiste suisse William Rappard dans le même ouvrage.

Une de ses préoccupations a été d’opérer un rapprochement franco-allemand ; il n’y est pas parvenu et il est mort en 1932, âgé de 54 ans, sans avoir pu constater son échec. En revanche, il a réussi à améliorer les conditions de travail des ouvriers et la protection des femmes.

Un hommage lui a été rendu dans le monument, composé et sculpté par Paul Landowski en 1937, qui fait face à l’entrée du bâtiment. « C’est d’audace et de foi que les organisations humaines ont besoin à leur naissance », peut-on y lire.

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                                                                Justice sociale

Justice sociale, mot-clé de l’action d’Albert Thomas, se retrouve dans de nombreuses prises de position. Elles en démontrent le caractère volontariste que l’on pourrait encore entendre et appliquer aujourd’hui.

Lors d’un discours prononcé en 1921 devant l’Association internationale du progrès social, il déclare : « La crise atroce qui pèse sur le monde, et qui nous angoisse tous, nous a imposé le devoir de chercher maintenant et de trouver les méthodes par lesquelles le développement économique peut être rendu régulier, par lesquelles le travail peut être rendu constant et certain, par lesquelles enfin le chômage peut être atténué. Ne donnez pas au monde l’impression que l’intelligence humaine, en face de pareils besoins, peut être défaillante et incapable d’organiser la société selon la justice ! (…) La justice commande, il faut que la justice triomphe. »

 

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Commentaires

  • Bonjour Anne, Merci pour ce billet. En le lisant, je me suis demandé ce que les élèves de nos écoles et collèges du Grand Genève ont appris cette année à propos de ces événements durables?

  • Vous faites bien, Anne, de rappeler le rôle de la SDN, avec son destin fracassé, mort-née de son grand dessein (maintenir la paix), car abandonnée par ses initiateurs eux-mêmes (désavouée par le Congrès américain alors que sa charte s’inspirait directement des 14 points de Wilson).

    L’un de vos illustres confrères, P. Décaillet pour ne pas le nommer, intitulait son billet du 27 avril dernier « La SDN a cent ans. Et alors ? ». Il en remet une couche ce jour avec le Traité de Versailles. Bien sûr, bien sûr, titres explicites et articles bien étayés, il a bien raison de fustiger, Pascal. Mais il ne faudrait pas jeter le bébé tout à trac avec l’eau du bain, la savonnette et la baignoire. Même si la SDN a failli, minée par les nationalismes revanchards, elle a permis de créer des comités devenus après WW2, entre autres, l’OIT pour le droit du travail, l’OMS pour la santé (grande implication dans la lutte contre le typhus et les épidémies dès la fin de la grande Guerre). Celui pour les réfugiés (dotés du passeport Nansen) est devenu le HCR. Bureaucratiques, dispendieuses gouffres à fric ces machines ? Certes, mais qui écrira inutiles ?

  • Quel savoir !Admirable...Merci !

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