Eloge des excentriques

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« Enclin dès mon plus jeune âge à repérer et fréquenter ceux que le langage courant nomme des excentriques. » Ainsi se présente Denis Grozdanovitch dans son dernier opus, Dandys et excentriques, les vertiges de la singularité (Grasset, 2019, 384 pages, 22€).

S’il les a tant fréquentés, c’est parce qu’il en est un lui-même. Il les a en quelque sorte incorporés.

 

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Au long de sa carrière littéraire – car il faut bien parler ici de carrière, malgré sa désinvolture apparente – Denis Grozdanovitch a mis en lumière les perles que peut receler la banalité et souligne « l’utilité de l’inutile ».

Il sait s’arrêter et contempler l’incongru. « Archiviste de l’excentricité », il se plaît à relever ce qui sort de l’ordinaire. Il nous montre ainsi, dit-il, « que la fantaisie et la poésie peuvent avoir droit de cité au cœur des pragmatiques cités modernes ».

Les titres de ses livres balisent sa route. Sa première publication, Petit traité de désinvolture (José Corti, 2002 et Points, 2005), le place aussitôt dans une catégorie à part. Il est salué par le prix de la Société des Gens de lettres. Depuis lors, il creuse son sillon avec la même subtilité, le même humour. Suivirent notamment L’Art difficile de ne presque rien faire (Denoël, 2009, Folio, 2010), La Puissance discrète du hasard (Denoël, 2013, Folio, 2014), Petit éloge du temps comme il va (Folio, 2014) dont les 130 courtes pages résument joliment sa recherche du temps perdu, et Le Génie de la bêtise (Grasset, 2017) dans lequel il oppose victorieusement les « innocents » aux « intelligents ».

                                                             L’amour du tennis

Mais c’est grâce à De l’art de prendre la balle au bond, précis de mécanique gestuelle et spirituelle (Jean-Claude Lattès, 2007, Points, 2009) que j’ai rencontré pour la première fois Denis Grozdanovitch. L’amour du tennis nous a rapprochés. Lui en ancien champion. Moi en amateur. Il a su donner au jeu une dimension humaine et spirituelle enchanteresse. Depuis lors, il est devenu pour moi Grozda.

ll est aussi un excellent joueur d’échecs. Ceci explique sans doute cela. Aux échecs comme au tennis, pour gagner, il faut savoir préparer une stratégie.

Mais revenons-en à nos Dandys et excentriques. Tout d’abord, ne mélangeons pas dandy et excentrique. « Ils vont rarement de pair. (…) Néanmoins, s’il est assez fréquent qu’un dandy verse dans l’excentricité, il est extrêmement rare qu’un excentrique se plie aux exigences esthétisantes du dandysme. »

Il n’est pas surprenant que plusieurs excentriques, ces « étranges réfractaires » décrits avec finesse et sympathie, soient des adeptes du tennis et des échecs.

Louis est un joueur compulsif, le « Bartleby de la petite balle », qui ne cesse de s’entraîner pendant des heures contre un mur, toujours en solitaire, mettant au point « ses conceptions révolutionnaires de la technique tennistique de demain ». Julien, alla plus loin dans l’exercice, mais une sorte d’extase tennistique et une folle intégrité finirent par le perdre.

Grozda découvrit Edouard dans un club d’échecs, « refuge privilégié pour tous les toqués de la planète ». Excellent échiquéen, d’une grande honnêteté, Edouard était d’une susceptibilité maladive, qui se termina d’ailleurs en délire de la persécution et par son suicide.

                                                             Vieille dame indigne

Elise, la vieille dame indigne, fumeuse de pipe, a offert à Grozda l’image d’une femme qui, à la cinquantaine, décida de couper entièrement avec sa vie bourgeoise de mère de famille pour s’installer dans un vieux manoir entourée d’une espèce d’arche de Noé. Se disant communiste sans connaître Marx, elle réunissait toutes les semaines un petit groupe de jeunes intellectuels. Elle parvenait à concilier ses idées révolutionnaires avec un style de vie facilité par un héritage. Si on lui en faisait reproche, elle répondait : « Vous devriez vous réjouir qu’une grande bourgeoise partage vos idées. (…) N’est-ce pas plus appréciable que de se cantonner dans des opinions réactionnaires viscérales, cela prouve, au moins, qu’il s’est opéré une brèche quelque part et pourquoi pas le début d’une remise en question. »

A côté de ces personnages extravagants, observés de près dans la vie courante, Denis Grozdanovitch les traque dans la vie littéraire.

                                                               Dandysme féminin

Il consacre tout un chapitre au dandysme féminin, qui pourrait inclure l’histoire d’Elise. «Ce qui n’a jamais cessé de m’émerveiller est la façon dont certaines femmes se sont livrées à une résistance passive où l’ironie sous-jacente se manifestait avec une élégance discrète et mordante ». Il en déniche dans les salons du 18e siècle, mais surtout au 19e. La première serait George Sand, mais « sa naissance dans la haute aristocratie lui facilita les choses. On ne peut en dire autant de Gabrielle Sidonie Colette » dont il admire « l’insigne talent de romancière ». « Don d’écriture parmi les plus sensuels que l’on puisse rencontrer et qui est la marque la plus patente de son génie typiquement féminin – je doute en effet, qu’aucun mâle eût jamais pu écrire avec autant de finesse et d’acuité. »

Il pourrait aussi évoquer Françoise Sagan, mais elle ne satisfait pas à son critère, qui se veut plus spirituel et intimiste. Grozda cite Lou Andreas-Salomé ; il renonce à la ranger parmi ses héroïnes du dandysme féminin lorsqu’il constate son « narcissisme à toute épreuve ».

                                                                    Aventurières

C’est finalement Annemarie Schwarzenbach, l’aventurière suisse, en qui il voit un être d’exception, qui prendra la première place. « Ange inconsolable », selon Martin du Gard, que son amie Ella Maillart ne parviendra pas à sauver de son addiction mortifère à la morphine. Une autre grande aventurière appartient au panthéon de Grozda : Alexandra David-Néel.

Karen Blixen, l’écrivain danoise, est l’une des figures les plus chères à son cœur. Philosophe par défaut, pourrait-on dire, « ses idées sont habilement dissimulées sous des apparences anodines ».

Après avoir passé en revue le groupe de Bloomsbury dont « le flegme teinté d’ironie caractérise le style d’expression », l’auteur cite une philosophe qui se distingue à ses yeux par « la grâce et la clarté de son style littéraire » : Rachel Bespaloff, née en 1895 dans une famille juive ukrainienne et bulgare, élevée à Genève, où elle fit de brillantes études de piano. Arrivée à Paris, elle y trouva sa patrie intellectuelle. Contrainte par la guerre de se réfugier aux Etats-Unis, elle se sentit déplacée, sombra dans la dépression et finit par se donner la mort en 1949.

En citant la Canadienne Gabrielle Roy, il souligne son besoin incoercible d’indépendance qui la rapproche de ses nombreuses figures féminines élues.

Autre écrivain dont il remarque le caractère unique, l’Italienne Anna Maria Ortese sait « entremêler les détails les plus précis et les plus réalistes que nous offre le quotidien, avec les nombreuses visions, les multiples fantasmes liminaires qui, en toutes circonstances, viennent interférer sur notre écran mental ».

                                                           Dandysme masculin

Le dandysme masculin est d’un autre ordre. Comme je ne souhaite pas allonger mon texte, je ne proposerai qu’un nom : le Genevois Henri-Frédéric Amiel « qui passa sa vie dans un hautain retrait du monde, confiant ses pensées jour après jour à son seul journal » et qui s’amusait à confectionner des bulles de savon.

Pour en savoir davantage sur les dandys de Grozda, je ne peux que recommander la lecture de cet ouvrage fascinant.

Et terminons par ces mots : « Il est difficile, pour quiconque demeure un brin soucieux d’esthétique et entend préserver le monde à venir de la laideur institutionnalisée, du pragmatisme stérile et de l’entropie économiste, de ne pas éprouver de la reconnaissance envers les héros réfractaires du dandysme et de l’excentricité. »

P.S. Un regret : l’absence de table et de liste des noms pour retrouver les personnages dont l’auteur parle si bien.

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Commentaires

  • Bonjour Anne,

    Vous parlez d’excentriques… S’il est un domaine où ils sont légion, c’est bien celui de la science, la physique plus particulièrement. On pense évidemment au plus célèbre d’entre eux, Albert Einstein, très dandy élégant dans sa jeunesse, devenu âgé une espèce de grand-père hirsute, dépenaillé, en équilibre précaire sur un vélo et tirant la langue. Autre exemple : le Dr Folamour, personnage de Stanley Kubrick (autre excentrique celui-ci d’ailleurs) directement inspiré d’Edward Teller, le « père » de la bombe H. Là, l’excentricité devient moins drôle. Dans le domaine de la BD, évidemment le Professeur Tournesol inspiré à Hergé par un excentrique de première, Auguste Piccard, le grand-père de notre illustre psy-aéronaute mystique.

    Comme en littérature où ils sont pléthore - Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Oscar Wilde, Léautaud, Henry Miller, Hemingway et tant d’autres – ces savants sont des personnalités hors normes, décisifs dans le développement de leur domaine. Vous avez cité des figures féminines, preuve s’il en est que le talent et l’excentricité ne dépendent pas du sexe. On n’en doutait pas d’ailleurs, depuis le temps que vous nous serinez votre catéchisme féministe et que nous sommes convertis (gentille petite vacherie finale)…

    Bonne soirée quand même.

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