Les ombres de l'Hermitage

Imprimer

A l’ombre de ses grands arbres, particulièrement bienvenue cet été, l’Hermitage de Lausanne propose une exposition marquée par la recherche de l’ombre, des œuvres allant de la Renaissance à nos jours.

Ce genre de thème, comme les « Silences » du Musée Rath à Genève, permet une présentation d’une grande diversité. Il donne toute latitude aux sélectionneurs, car le choix est immense. Des ombres, on peut en trouver partout, dans toutes les formes artistiques. En recourant à des prêteurs nombreux, l’Hermitage offre un mélange de créations originales, connues ou moins connues.

On pense d’emblée au clair-obscur, avec Rembrandt, qui met en lumière le sujet principal de l’œuvre. Mais l’ombre se glisse parfois où on ne l’attendait pas. Voyez cet autoportrait de Delacroix à 20 ans: le visage émerge d’un fond noir, même les yeux sont assombris par l’arcade sourcilière.

Delacroix.JPG

                     Eugène Delacroix : Autoportrait, 1818 (Musée des beaux-arts de Rouen)

 

Dans cette scène d’intérieur, typique de la peinture hollandaise du 17e siècle, l’ombre ne joue qu’un rôle subalterne, comme celui de la gouvernante qui tient l’enfant dans ses bras tandis que les parents, richement vêtus, sortent en promenade. Mais dans la perspective, la lumière éclaire la couleur rouge de l’ameublement. Ce superbe tableau constitue un résumé de la vie bourgeoise à son époque.

De Hoogh.JPG

Pieter de Hoogh : Le Départ pour la promenade, 1663-1665 (Musée des beaux-arts de Strasbourg)

 

                                                      L’ombre de l’Italie

Un autre portrait donne une tout autre place à l’ombre. Même si le paysage éclaire le fond de la toile, l’entourage du sujet est plutôt sombre. Mais là, c’est la lumière qui frappe, comme si le peintre, Gauffier, souhaitait souligner l’élégance et le galbe des jambes de son modèle, un autre peintre, Philippe Henri Coclers Van Wyck (1738-1804). Ni celui-ci ni celui-là ne sont très connus. Voilà une belle découverte. Les deux artistes se sont rencontrés en Italie, à la fin du 18e siècle et ont manifestement sympathisé. Gauffier, qui passa les 10 dernières années de sa vie en Italie, avait une femme peintre également.

Gauffier.JPG

Louis Gauffier (1762-1801) : Portrait du peintre Van Wyck Coclers, 1797 (Musée Fabre, Montpellier)

 

Nous sommes aussi en Italie avec cet étrange paysage de l’Anglais Wright. La lune et son reflet sur l’eau, avec un bateau à contre-jour, sont vus, d’autant plus frappants, comme à travers un cadre noir.

Wright.JPG

Joseph Wright of Derby (1734-1797) : Grotte dans le golfe de Salerno, Italie, clair de lune, 1780-1789 (Musée de Derby)

 

Dans ce paysage de Vallotton, l’ombre occupe aussi une grande partie du premier plan et le rouge des arbres n’en est que plus éclatant.

Vallotton.JPG

                       Félix Vallotton (1865-1925) : Coup de soleil, Cagnes, 1922 (collection privée)

           

                                              Les projecteurs des contemporains

Pour l’ombre, il faut de la lumière, les artistes contemporains l’ont bien compris quand ils se dotent de projecteurs. L’exposition leur accorde une belle place. Dans les combles, on est comblé par le Théâtre d’ombres de Christian Boltanski qui fait danser ses figurines contre les poutres du grenier.

Au sous-sol, les amas de petits bouts de bois éclairés par un projecteur ont créé l’ombre d’un homme, grâce à l’astuce de Tim Noble et Sue Webster : Jeune homme, 2012 (Nicola Erni Collection)

Markus Raetz, toujours aussi ingénieux, fait tourner des lamelles d’aluminium découpées qui, sous l’effet du projecteur, créent l’image d’une tête : Moulin sans tête, 1993-2002 (Musée de Lugano)

 

 L'ombre d'un doute

J’ai effleuré ici quelques œuvres qui m’ont enchantée. Il y a en a tant d’autres parmi les 140 offertes à notre contemplation : peintures, sculptures, estampes, dessins, photos, vidéos, livres.

Au milieu des livres, entre Lucky Luke tirant sur son ombre et La Femme sans ombre de Richard Strauss - on aurait pu y joindre A l’ombre des jeunes filles en fleurs - j’ai été attirée par les dessins de Myrbach pour Pierre Schlémihl ou l’homme qui a perdu son ombre, une histoire d’Adalbert von Chamisso.

Chamisso.JPG

On peut aussi créer ses propres ombres et s’exercer à l’ombromanie en inventant des formes avec ses mains, entre la lumière et un panneau blanc. Un joli jeu d’enfant. 

Il me reste l’ombre d’un doute : il n’y a pas l’ombre d’une peintre. Ce sont pourtant deux femmes, Sylvie Wuhrmann, directrice de la Fondation de l’Hermitage, et Aurélie Couvreur, conservatrice de la Fondation, avec la collaboration de Victor I. Stoichita, professeur à l’université de Fribourg, qui sont à l’origine de cette superbe exposition.  

Ombres de la Renaissance à nos jours, jusqu’au 27 octobre 2019, à la Fondation de l’Hermitage, Route du Signal 2, 1018 Lausanne.

Ouvert tous les jours de 10 h. à 18 h. Le jeudi jusqu’à 21 h. Fermé le lundi, sauf le 16 septembre, lendemain du Jeûne fédéral.

                                                     

P.S. Je me suis laissée rattraper par mon ombre au cours d'une promenade matinale ce printemps :

W. ombre.JPG

Lien permanent Catégories : Art 4 commentaires

Commentaires

  • Bonjour Anne,

    Vous l’ai déjà dit, j’adore votre manière et votre regard lorsque vos billets traitent d’expos, on a toujours envie après lecture de tout poser et d’y aller voir aussi… Je me répète.

    Vous citez évidemment Rembrandt comme l’un des maîtres du clair-obscur, faut pas oublier parmi les grands classiques Le Caravage, Georges de La Tour, Zurbaran (liste non exhaustive).
    Merci d’avoir fait figurer l’autoportrait de Delacroix jeune, magnifique, qui nous change des portraits du trentenaire moustachu et barbichu, sur la réserve, pour ne pas dire un peu grognon. L’avais complètement oublié, alors que j’ai visité le Musée de Rouen il n’y a pas si longtemps, à désespérer de notre cortex mnésique… Peut-être était-il en prêt, on se console comme l’on peut.

    En furetant sur la toile, j’ai trouvé un billet intéressant, voire excellentissime, qui reprend la thématique de l’ombre, mais lui, il part de l’Antiquité. J’ai bien aimé l’histoire de Dibutade rapportée par Pline l’Ancien qui redessine sur le mur l’ombre de son amant, pour la conserver avec elle. Et sa belle retranscription par Suvée et par ou Emile Friant (celle-ci est exposée à Orsay, je m’en souviens !)

    https://perezartsplastiques.com/2015/10/09/lombre-dans-lart/

    A relever dans l’article la caricature de Grandville, génial dessinateur, avec les ombres portées du curé, devenu dindon, du bourgeois, devenu goret et du lecteur de gazettes transformé en pion sévère.
    La vôtre, celle d'une chroniqueuse, journaliste, écrivaine ne se singularise pas, c’est celle de la passante lambda, aucune métamorphose animalière me semble-t-il...

    Bonne journée.

  • Le fameux autoportrait de Delacroix, d'aucuns l'attribuent à Géricault. C'est vrai qu'il est bien dans sa manière. Comme il est accroché aux cimaises du Musée de Rouen, on va dire p'têt ben qu'oui, p'têt ben qu'non... Vive les experts !

  • Une fois de plus, grâce à vos lumières, nous voici sortis de l'ombre ! Merci pour cet éclairage:-) !

  • J'aurais aimé une reproduction, une photographie de l'ombre du doute, ou de l'ombre d'un soupçon...

Les commentaires sont fermés.