La fin d'une espérance

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Comment s’est envolée une grande espérance, apparue il y a un siècle et disparue vingt-sept ans plus tard ?

Comment s’est achevée la courte histoire de la Société des Nations ?

Cette organisation qui avait pour but de supprimer les conflits, d’améliorer la condition humaine, ne fut qu’un intermède entre deux guerres.

Quarante-deux Etats ont participé à la création de la SDN en 1919, dont la Suisse. Six pays s’y sont joints l’année suivante, d’autres suivirent, dont l’Allemagne, qui fut intégrée en 1926 et l’URSS en 1934. Mais des crises en Amérique latine eurent pour conséquence le retrait de plusieurs Etats sud-américains. Les dictatures se sont aussi retirées : le Japon et l’Allemagne en 1933, et l’Italie en 1937. Ils évitaient le risque d’être expulsés.

Au total, il n’y a jamais eu plus de soixante-trois pays membres. Si ce chiffre paraît faible, il ne faut pas oublier que de nombreux Etats n’ont accédé à l’indépendance qu’après 1945, notamment en Afrique.

Quant aux Etats Unis, bien que leur président Woodrow Wilson ait été un des pionniers de la SDN, ils n’ont jamais adhéré.

Le seul pays à avoir été exclu est l’Union soviétique après avoir envahi la Finlande en 1939.

Lorsque la SDN se saborda en 1946 au profit de l’Organisation des Nations Unies, il restait quarante-trois Etats.

 Les buts

Si la SDN a obtenu des résultats tangibles dans plusieurs domaines, elle a manifestement failli en ce qui concerne la limitation des armements et la protection des minorités. En mettant sur pied la Cour internationale de justice, le Bureau international du travail, les organisations des communications et du transit, de la santé, des réfugiés, les commissions sur les mandats, contre le trafic des drogues, contre la traite des femmes et pour l’aide aux enfants, la SDN a cependant bâti une structure qui suscitait bien des espoirs.

Les secrétaires généraux

La SDN ne s’est donné que trois secrétaires généraux : un diplomate britannique, l’Ecossais Eric Drummond, comte de Perth, jusqu’en 1933, puis le Français Joseph Avenol, jusqu’en août 1940 et, dans la dernière phase, l’Irlandais Sean Lester.

Drummond (1876-1951) fit un travail considérable pour établir les structures de la nouvelle institution. Il démissionna en 1933 pour rejoindre le service diplomatique de son pays.

Joseph Avenol (1879-1952), qui venait de l’inspectorat des finances, entra à la SDN en 1923 comme sous-secrétaire aux finances. Lorsqu’il succéda à Drummond, l’Allemagne et le Japon étaient en train de quitter la SDN et Avenol entame une politique d’apaisement pour tenter de faire revenir Hitler sur sa décision. Il souhaitait travailler avec Hitler pour réussir l’unité de l’Europe. Lors de la pitoyable situation de l’Ethiopie, après l’attaque de l’Italie, Avenol n’offre aucun soutien au Negus. Il engage un rapprochement avec le gouvernement français à Vichy et y envoie les archives de la SDN, ce que Sean Lester ne peut accepter et les fait ramener à Genève.

Les manœuvres d’Avenol finissent par lui nuire et il est contraint de démissionner en août 1940. Sean Lester (1888-1959) prend les commandes d’une SDN à l’agonie. Il ne reste plus qu’une centaine de fonctionnaires, dont la moitié est suisse. Sous l’injonction d’Avenol, certains avaient déjà fait leurs valises pour rentrer chez eux, notamment les Britanniques. D’autres devaient se rendre à Vichy ; ils se réinstallèrent à Genève, tremblants, mais rassurés, temporairement, pour leur emploi.

Témoignage personnel

(Ici, j’ouvre entre parenthèses un témoignage personnel. Mon père était un de ces fonctionnaires internationaux destinés par Avenol à être déplacés à Vichy. Tandis que nous apprenions le bombardement et l’invasion de notre patrie, les Pays-Bas, nous aussi étions arrachés à notre confort. Nous devons liquider l’appartement, mettre le mobilier au garde-meubles, la voiture au garage sur plots et, en attendant d’être fixés sur notre sort, nous passons l’été à la campagne dans la famille genevoise de ma mère.

Avenol parti, notre transfert est annulé. Nous restons à Genève. En septembre, je reprends l’école, mon père retourne au bureau à bicyclette, et ma mère cherche un appartement. A l’époque la pénurie n’était pas du côté de l’offre, mais de la demande de logement. De nombreux étrangers ayant quitté Genève, nous n’avions que l’embarras du choix. J’accompagnais parfois ma mère dans ses visites et découvrais avec étonnement tous ces appartements vides. Nous trouvons à nous réinstaller dans un lieu tout proche de notre ancien domicile et la vie reprend, avec ses coupons de rationnement et ses rues vides où, comme enfant, on pouvait jouer aux billes au milieu de la chaussée.

Parmi les collègues avec lesquels mon père s’était lié d’amitié, se trouvaient un Polonais, un Grec, un Espagnol, un Turc, un Irlandais. J’étais loin de me douter que cet Irlandais, sympathique et chaleureux, ce Lester, était un personnage important, l’homme qui dirigeait tout ce petit monde.)

Sean Lester

Lorsqu’il succède à Avenol, Lester porte le titre de secrétaire général par intérim car aucune assemblée générale n’est réunie. Il ne sera officialisé comme secrétaire général qu’à la dernière session, en avril 1946.

Jamais Lester n’avait rêvé d’une telle fonction internationale. Mais il fut l’homme de la situation.

Sean Lester était un nationaliste qui, courageux, participe très jeune au combat en faveur de la république d’Irlande. Après ses études à Belfast, il débute dans le journalisme et se fait remarquer par la qualité de ses analyses. Peu après l’indépendance, le gouvernement irlandais fait appel à lui pour se joindre au service diplomatique. En 1929, il est envoyé à Genève comme délégué permanent de l’Irlande auprès de la SDN. En 1933, il est nommé haut commissaire à Dantzig (l’actuel Gdansk). Il perçoit d’emblée le danger que représente Hitler et tente de concilier les Allemands et les Polonais. Lorsqu’il fustige les persécutions des nazis contre les juifs, sa situation devient impossible et il est contraint de rentrer à Genève, où on le nomme secrétaire général adjoint au début de 1937. Il s’en étonne, se disant « un homme sans ambition ». Mais il ne se dérobera pas.

Un résistant

Ayant vu de près les horreurs de la politique allemande, nul n’était mieux préparé pour résister. « Les nazis doivent être battus si nous voulons qu’il reste une once de décence pour que la vie et la civilisation puissent survivre ». Lorsqu’il s’oppose à Avenol, il déclare qu’il est « au cœur de la résistance contre lui ».  

Que cet Irlandais d’origine protestante ait été reconnu dans une Irlande catholique révèle son nationalisme fervent, de même que son caractère conciliateur. Cependant lorsqu’il quitte la scène après la fin de la SDN, son pays ne lui tresse pas de couronnes. En revanche, la Fondation Woodrow Wilson, aux Etats-Unis, lui offre une plaque en bronze sur laquelle est écrit que « le secrétaire général par intérim de la SDN a maintenu fermement durant la Deuxième Guerre mondiale les idéaux, les traditions et le mécanisme de coopération internationale pour la paix ».

Lester n’a jamais abandonné le navire. Dans une allocution en octobre 1946, il explique son attitude en 1940 : « Je ne dirais pas que nous avions de l’espoir à ce moment-là. Je dirais plutôt que, que ce soit par orgueil ou par opiniâtreté, nous ne pouvions pas lâcher nos outils et retourner dans nos pays menacés. Nous avons poursuivi notre tâche. (…) Il nous restait, même dans les pires moments, une profonde conviction que certaines choses ne pouvaient disparaître de la terre. »

Chaque année, les rapports du secrétaire général apportaient une lueur dans la nuit. Durant toute la guerre, des gouvernements en exil et des Etats neutres ont continué à apporter une contribution financière pour que l’institution survive.

Jusqu’au bout, Lester a cru dans la SDN. « La SDN n’a pas perdu, ce sont les nations qui n’ont pas su l’utiliser », disait-il en conclusion. Il faisait porter une lourde responsabilité aux Etats-Unis qui n’avaient pas voulu participer à cette expérience.

En 1946, Sean Lester rentre en Irlande où il retrouve sa famille dont il avait été séparé durant toute la guerre. Il n’aura plus aucune fonction officielle. Il peut désormais s’adonner à son occupation favorite, la pêche, qui avait déjà su lui apporter des heures de détente sur le Léman.

Homme d’une vraie simplicité, d’une grande intégrité et d’une parfaite lucidité, Sean Lester aura maintenu l’honneur de la Société des Nations.

P.S.  Pour préparer ce texte je me suis principalement fondée sur deux ouvrages: A History of the League of Nations de F.P.Walters (Oxford University Press, 1952), qui avait été secrétaire général adjoint de la SDN, et The Last Secretary General, Sean Lester and the League of Nations, de Douglas Gageby (Town House, Dublin, 1999), qui était le gendre de Lester.

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Commentaires

  • Merci pour ce témoignage personnel et ce rappel historique, Anne, j’avoue que j’ignorais tout de l’histoire de la SDN pendant la WW2, pensant qu’elle s’était liquéfiée d’elle-même en 1939…. Les historiens semblent s’être bien davantage penchés sur celle du CICR, souvent à des fins polémiques à propos de l’attitude d’icelui à l’égard de l’Allemagne nazie.

    Vous faites bien de rappeler que la SDN était mal emmanchée dès le départ avec la défection des Etats-Unis dont le président Wilson avec ses quatorze points était pourtant l’inspirateur. Elle fut bien incapable de maintenir la paix, faute de moyens et paralysée par l’esprit revanchard des nationalismes, mais il ne faudrait pas oublier, cela a été mentionné dans un commentaire récent, qu’elle fut à l’origine, le grumeau formateur en quelques sorte, des grandes agences telles que l’OMS et le HCR, toujours et de plus en plus sur la brèche.

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