Féminisation des mots

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« Ce n’est pas en féminisant la langue que l’on parviendra à l’égalité entre les sexes » a déclaré un Prix Nobel de littérature récemment. Qui a ajouté : «  Le mépris envers la femme et son œuvre ne changera jamais ». Pessimisme ou réalisme ?

Ce Prix Nobel de littérature 2004 est une femme, Elfriede Jelinek, qui s’exprimait récemment dans Le Monde (16 août 2019). Autrichienne, cette romancière et dramaturge n’a rien perdu de sa rage féministe et de son engagement contre les injustices de toutes sortes.

Ce n’est toutefois pas de son œuvre, aussi méritoire soit-elle, que je vais parler (œuvre qu’elle ne publie plus que sur internet), mais de la féminisation des mots.

A-t-elle raison ? Ces combats sur l’écriture inclusive, l’adjonction d’un « e », et autres variantes, seraient-ils dérisoires ? Peut-être, et pourtant il me semble qu’ils contribuent à ouvrir les yeux et les esprits sur des incongruités.

Donc, je vais en mettre une couche. L’envie m’en est venue après qu’une amie m’a demandé comment on appelle une femme qui défend les droits de l’homme. Est-elle une défenseure des droits humains (comme professeure) ; une défenseuse (comme râleuse) ; une défensière (comme dépensière) ; une défenstrice (comme oratrice) ou une défenseresse (comme chasseresse) ? Aussitôt, je plonge dans le Petit Robert qui déclare tout simplement « la défenseur des droits de l’homme ».

Inventions linguistiques

Au cours de mes lectures, j’aime noter les inventions de certaines femmes qui écrivent (faut-il dire autrice, écrivaine, femme de lettres ou, sans trancher, auteur, écrivain ?) lorsqu’elles frôlent ce problème.

Dans Devenir femme, de mère en fille (Albin Michel, 2019), la psychologue et psychanalyste Malvine Zalcberg s’est agacée de l’absence de féminin pour les nourrissons ; elle crée un néologisme, « bébée », qui rime de façon appropriée avec tétée. Elle n’a pas le même problème avec le mot enfant. On peut parler d’un ou d’une enfant. Ce n’était pas le cas autrefois. J’ai lu ceci dans le portrait que Sainte-Beuve brosse de Mme de Staël : « elle devint de bonne heure un enfant prodigieux ».  

Typhaine Duch, Prix Gisèle Halimi 2018, y va carrément. Elle se dit comédienne, metteuse en scène, autrice, professeure de théâtre, et quand elle chante les louanges d’une femme, elle lui rend « femmage ». Le texte ne précise pas comment elle prononce ce mot. Comme ramage ou comme écrémage ?

L’Académie française intervient

Pendant longtemps, l’Académie française a fermé les yeux et s’est bouché les oreilles à ce sujet. Mme Carrère d’Encausse souhaitait qu’on l’appelle le secrétaire perpétuel. Pourtant secrétaire est épicène, ce qui pouvait faciliter l’adaptation. Enfin, en février 2019, l’auguste institution est venue à résipiscence en faisant une timide incursion dans ce guêpier. Elle s’est déclarée « en faveur d’une ouverture à la féminisation des noms de métiers, de fonctions, de titres et de grades ».

« Une ouverture » ! Portes grandes ouvertes ou à demi ? Je ne dirai pas qu’elle fait amende honorable, mais presque.

Quelques exemples donnent des indications bienvenues, quoique rien ne soit gravé dans le marbre. Citant « écrivaine », l’Académie admet que « cette forme se répand sans pour autant s’imposer ». Quant à « auteur, la notion, qui enveloppe une grande part d’abstraction, peut justifier la forme masculine, comme poète ou médecin ».

Pour « cheffe », la formule est « la plus employée et l’emporte sur cheffesse, cheftaine, et chève ». Cette dernière possibilité est copiée sur « bref-brève ». L'aviez-vous entendue?

En général l’Académie propose d’ajouter un « e » au mot se terminant en « eur », d’où professeure, sauf quand il s’agit d’un mot formé à la suite d’un verbe, d’où « chercheuse ». Bizarre ! N’existe-t-il pas un verbe professer ?

Epicène : solution ou confusion ?

Les mots épicènes – du grec : commun – apportent des solutions commodes. Les journalistes, les interprètes, les humanistes en profitent. Homme ou femme ? Homme et femme. Cependant, ils peuvent prêter à confusion. Surtout s’ils définissent une personne portant un prénom épicène, ainsi qu’Amélie Nothomb l’avait imaginé dans son roman Les Prénoms épicènes (Albin Michel), le cru annuel nothombien 2018.

En lisant dans notre chère Tribune de Genève les excellents articles de Yannick van der Schueren, j’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’un journaliste, jusqu’au jour où une photo m’a signalé mon erreur. J’allais dire : m’a prouvé le contraire.

Parfois des prénoms doubles sont à la fois au féminin et au masculin. Marie-Pierre est une femme, François-Marie est un homme. Le prénom qui fixe le statut sexuel passe en premier. Mais ne vous y fiez pas. Le fils de la poète ou poétesse Anna de Noailles, à laquelle on rend « femmage » à Evian, se prénomme Anne-Jules.

La liste des prénoms épicènes est longue. Je ne citerai que les plus connus : Alexis, Alix, Camille, Claude, Dominique, Stéphane, Yaël. Certains ont donné leurs lettres de créance à l’un des genres. Ainsi Louison a été définitivement ancré dans la forme masculine grâce à Bobet. Pourtant elle est bien féminine dans la chanson, la belle Louison !

On peut se demander si le prénom a une influence sur la personne qui le porte. Camille Claudel n’a-t-elle pas sublimé les deux genres dans sa sculpture ? 

Sur la féminisation des mots, on pourrait débattre à l’infini. Je m’arrêterai là pour aujourd’hui. J’avais d’ailleurs déjà abordé ce thème précédemment.

A vous la parole ! Et en disant vous, on se simplifie la tâche, pas besoin de contorsions sémantiques : on s’adresse à tous les genres.

P.S. Sur youtube, je vous recommande la comédienne Noémie de Lattre dont le sens de l’humour égale le talent : « Noémie de Lattre vous parle de la langue française », sa chronique est un délice.

 

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Commentaires

  • Le mot, la motte?

  • A la tête d’un organisme, il y a eu 10 hommes et 10 femmes.

    L’une des femmes, Anne, s’est montrée particulièrement brillante. Elle a été la meilleure des présidentes.

    Mais a-t-elle été le meilleur des présidents ? On ne sait pas, peut-être y a-t-il eu un ou deux ou trois hommes ou même dix qui ont été plus brillants qu’elle.

    Si aucun homme n’a été aussi brillant qu’elle, alors Anne aura été à la fois la meilleure des présidentes et le meilleur des présidents. Dans ce cas, dire simplement qu’elle a été la meilleure des présidentes ne lui rend pas justice, tandis que dire qu’elle a été le meilleur président lui rend pleinement justice, sans ambigüité.

  • (Désolé d'avance pour la longueur du commentaire)
    Deux grands outrages sont faits à la femme par l’homme :
    L'outrage sexuel, l'outrage spirituel.
    L'outrage sexuel consiste à l’incriminer parce que femme.
    Voyons plutôt l'outrage spirituel puisqu'il en est question dans cet article.
    Donc, après l’outrage sexuel (qui est né d'une jalousie), nous voyons la femme outragée dans son intellectualité, une autre jalousie. Toutes les grandes qualités de son esprit sont méconnues et attribuées à l’homme.
    - Elle, dont le cerveau est relativement plus volumineux que celui de l'homme (comparé aux proportions du squelette) on l'accuse de manquer de cervelle ! (Voir les travaux du Docteur Manouvrier.)
    - Elle dont l'esprit est si étendu, que les Celtes l'appelaient la Volupsa (nom qui signifie : celle qui voit l'universalité des choses), on l'accuse de ne pas généraliser, et c'est à l’homme que l'on donne cette qualité féminine, à l'homme qui se perd dans les détails et n'a pas su établir une seule des lois générales de la Nature.
    - Elle qui possède une rectitude de jugement qui repose sur des conditions physiologiques inattaquables, on fait d'elle une « détraquée » semblable à l'homme dégénéré ; on qualifie de folie sa raison droite, de rêve, sa lucidité intellectuelle.
    - Elle qui a toujours représenté la Justice, on l’écarte longtemps de toutes fonctions judiciaires.
    - Elle qui a « la Science de l'Ordre », la Mathèse dont elle est la personnification vivante, on refuse sa science, sous prétexte qu’elle ne donne pas de preuves, alors qu'elle seule en donne, puisque ses preuves sont mathématiques. Et, ce qui est plus outrageant encore, on exige d'elle qu'elle fasse abdication de ses facultés féminines et qu'elle se mette au niveau de l'homme ; qu'elle rétrécisse son esprit et procède comme lui en aveugle, c'est-à-dire qu'elle demande à l'empirisme de lui révéler ce qu'elle a trouvé par son intuition, par son génie. C'est demander à celui qui voit de marcher en tâtonnant comme l'aveugle !
    - Elle qui ne se trompe pas, on veut la mettre sous la tutelle de l’homme, qui ne cesse pas de se tromper !
    - Elle qui a toujours été l'initiatrice de l'homme, on fait d'elle son imitatrice.
    Le dernier mot de l'outrage spirituel, c'est la suppression, dans le dictionnaire, du féminin des noms qui indiquent une action intellectuelle : tels que inventeur, penseur, auteur, artiste, écrivain, sculpteur, etc.
    Quelques hommes veulent même empêcher l'introduction dans la langue du mot doctoresse et prétendent que les femmes doivent s'intituler : Madame le docteur, afin d'écarter ainsi le féminin d'un mot qui indique un travail de l'esprit.
    Si les œuvres des femmes sont inconnues c'est parce que l’homme (qui glorifie à outrance son sexe) ne glorifie pas la femme. Elle est toujours oubliée dans ses louanges, si bien qu'on s'est habitué à croire qu'elle n'a rien produit, que c'est l'homme qui a tout fait sans elle. Mais c'est encore là une idée renversée. Son œuvre, à elle, a été immense et toute l'antiquité a brillé de sa lumière. C'est pour cacher ce fait que les conquérants masculins ont fait brûler les bibliothèques, ou ont fait altérer les antiques ouvrages sacrés écrits par les grandes femmes qui étaient déifiées. On sait aujourd'hui que les ouvrages dont les auteurs sont restés inconnus, tels que L’Iliade et L’Odyssée, ont été écrits par des femmes.
    Voici un exemple de ce système qui consiste à oublier la femme dans la glorification accordée aux illustres : c'est avec le travail de Sophie Germain, intitulé : Mémoire sur l’emploi de l'épaisseur dans la théorie des surfaces élastiques que l'on a fait les calculs qui ont permis d'édifier la tour Eiffel. Une fois l'édifice terminé, on a voulu y inscrire les noms des grands hommes qui se sont illustrés dans la science et, tout autour du monument se trouvent inscrits des noms, dont beaucoup sont inconnus du public. Personne n'a pensé à mettre parmi ces noms masculins celui de Sophie Germain.
    PS : au sujet des prénoms féminins :
    Dans la jeunesse de l'humanité, tous les attributs que l'homme de cet âge donnait à la Femme nous sont restitués par les étymologies des noms féminins qui tous au début ont été des qualificatifs.
    Nous trouvons Zoé, de Zoon (vie) parce que partout elle représente la plus grande intensité vitale.
    Il y a Sophie, de Sophia, sagesse.
    Lucie, de Lux, lumière.
    Pulchérie, de pulchra, sans tache.
    Félicité, bonheur.
    Héloïse, de Hélios, soleil. De ce nom on fera Loïse, puis Louise, puis Elise, puis Lise, puis Elisabeth.
    Cœlimena, de cœli, ciel, et mens, du sanscrit manas, esprit. De ce nom on fait les suivants : Cœlinie, d'où Céline, de Cœlini, fille du ciel.
    Virginie, Virgo, femme pure.
    Nathalie, de natalité, nativité, naissance.
    Claire, Clarisse, sans ombre.
    Blanche, sans tache (ce nom vient du teuton « Blank », la brillante).
    Rose, Reine des fleurs.
    Etc.
    Cordialement.
    Lien : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/ceux-qui-vivent-ce-sont-ceux-qui-luttent.html

  • Deux citations pour égayer votre petit dimanche :

    Moi qui ne suis pourtant pas au sommet de l’échelle du machisme, je ne sais pas si en composant le 18 j’entendais : « Ne quittez pas, vous êtes chez les sapeuses-pompières », je n’aurais pas une légère érection. — (Jean-Michel Ribes, Les Mots que j'aime, Points, 2013)

    La place de la femme est au foyer (apocryphe de Henri Désiré Landru)

  • "Elle, dont le cerveau est relativement plus volumineux que celui de l'homme"
    Ce qui n'a rien à faire avec son intelligence, comme on le sait depuis longtemps. Et le machisme n'a rien à faire avec le volume du cerveau des hommes, qui ne sont pas non plus plus stupides que les femmes, mais qui défendent leurs prérogatives, en usant de ce genre de comparaisons lorsque cela les arrange, et en les réfutant dans le cas contraire.
    Et certaines femmes feront de même, tant nous sommes semblables dans l'ignorance ... ou la bêtise.

  • Mère-Grand@

    Vous vous donnez bien du mal en pure perte, je le crains. Si apparemment des progrès spectaculaires ont pu être obtenus sur le traitement de la schizophrénie des souris en pleine croissance (voir la TdG de ce jour), aucune avancée signalée par contre sur celui des délires récurrents chez Homo ou Femen prétendument sapiens

  • @Gislebert
    Je vous ai bien compris, mais ne vous en faites pas trop pour moi: comme vous, qui ne vous adressez pas vraiment à moi avec votre commentaire, j'écris souvent pour ceux qui lisent éventuellement le blog, plutôt que pour leur auteur.
    En l'occurrence, vous m'avez lu avec quelque attention, ce qui compense largement le petit effort que j'ai consacré à l'écrire.

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