Des photos qui parlent

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La Biennale de photographie de Genève 2019 est terminée, mais plusieurs expositions sont encore ouvertes au public. Elles valent le détour.

NO'PHOTO! On peut désormais oublier ce titre saugrenu que personne n’a pu me décrypter raisonnablement. Ou plutôt, les explications ont été diverses : no pour nocturnes ; no pour nôtre ; no pour nominé. En tout cas rien à voir avec le nô japonais, ni avec le no anglais semble-t-il.

Parmi les innombrables propositions, je vais en choisir quatre : Arcoop à Carouge, l’esplanade Wilsdorf, la Maison Tavel et le parc des Bastions contre la façade de l’Université.

Arcoop

La première se trouve à la rue des Noirettes 32, dans un bâtiment industriel qui mérite à lui seul une visite. Si je la cite en premier, c’est que l’exposition se terminera le 13 octobre. Dépêchez-vous…

Le bâtiment, construit par les frères Honegger, abrite depuis 1958 Arcoop, une société coopérative qui groupe environ 70 artisans. Un immense atrium est entouré par des bureaux et des ateliers.  L‘un d’entre eux est occupé par l’Espace J.B., c’est-à-dire celui de Jörg Brockmann. Dans le cadre de la Biennale, le galeriste a réuni une vingtaine de photographes suisses et étrangers dans son Arcoop Wall Project qui a pour thème l’amour. L’amour est défini de diverses manières le long des couloirs de tous les étages de l’édifice. 

Certains photographes  creusent des sujets dans la durée. L’une de ces séries m’a happée au passage, The mother as a creator. La photographe taïwanaise Annie Hsiao-Ching Wang a enregistré la vie de son fils au cours des années. La chronique débute par un autoportrait la veille de l’accouchement en 2001. Chaque année, elle se photographie à côté de son fils devant la photo précédente. Cela forme un palimpseste photographique étonnant.

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La photo ci-dessus montre la mère et le fils âgé de 14 ans. Il a encore l’air d’apprécier ce partage imagé. Maintenant, à dix-huit ans, il fait la moue.

Esplanade Wilsdorf

La deuxième exposition est visible jusqu’au 27 octobre à l’esplanade Wilsdorf, à l’extrémité du pont du même nom. Le photographe Michel Bührer s’est lancé dans un projet de longue haleine. Depuis 2012, il passe deux mois par an à New York pour rencontrer les locuteurs de langues en voie de disparition et tire leur portrait. Un travail intéressant, original, utile et artistique en même temps.

Selon l’Unesco, il y aurait 2600 langues en danger. A New York, on estime que la moitié des habitants ne parle pas l’américain à la maison. Ils échangeraient entre eux dans environ 800 idiomes, dont certains seraient précisément ces langues en danger.

Michel Bührer y consacre de longues recherches ; l’aboutissement en est un portrait dans une rue new yorkaise. Babel à New York offre une vingtaine de panneaux sur l’esplanade, en face de la caserne des Vernets. Celui que j’ai choisi représente un Romanche. A côté de la photo, le photographe ajoute un texte qui raconte les détails de la rencontre, la vie du personnage et ses liens avec sa langue.

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Le travail de Bührer en dit autant sur les langues que sur New York.

 

Maison Tavel

La Maison Tavel a installé dans son deuxième sous-sol les Pionniers de la photographie en Suisse romande, un ensemble qui provient de la Collection Auer Ory à Hermance et qui est exposé jusqu’au printemps.

La présentation est magnifiée par de grandes toiles reprenant les photos urbaines, de sorte qu’on a l’impression de se promener dans la Genève de 1850. Comme ce fut le cas ce printemps lors de la balade en 3D au même endroit (et ensuite au Musée d’art et d’histoire).

Les échantillons de cette magnifique collection couvrent les débuts de la photographie en 1839 jusqu’à 1865. On y retrouve l’incontournable Eynard, et on y découvre un photographe moins connu mais passionnant : Auguste Garcin (1816-1895) qui a collaboré avec des photographes genevois plus réputés tels les Jullien et surtout les Boissonnas qui ont repris son atelier. Pourquoi est-il méconnu alors que ses œuvres sont fascinantes ? Une vue panoramique du quai des Bergues et du Mont-Blanc,  à partir du Jardin Anglais, est proprement stupéfiante par sa netteté et son amplitude.

J’ai choisi cette rue du Mont-Blanc, en direction du lac, à cause de l’inscription sur une façade : Musical Boxes, Manufactory Ls Ducommun, qui s’étale au-dessus de la Brasserie du Mont-Blanc. La photo date d’environ 1865. Le fabricant de boites à musique cherche à attirer les nombreux voyageurs anglais à Genève à cette époque.

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Je ne sais si l’écrivain et artiste John Ruskin s’est laissé séduire, mais il venait fréquemment à Genève qu’il dessinait volontiers. Il a laissé une esquisse du quai des Bergues, toute proche du site photographié par Garcin. On sait toutefois  qu’il admirait le bijoutier Bautte à la rue du Rhône : « Il n’y en avait pratiquement pas d’autre à la grande époque, écrit Ruskin dans Praeterita. On allait chez M. Bautte avec respect et nécessairement, comme on va chez son banquier. On en sortait avec le sentiment du devoir accompli, de posséder un trésor, et d’un nouveau fondement de respectabilité pour sa famille ». Durant son séjour en Suisse la reine Victoria s’y serait aussi rendue.

Mais nous sortons de notre sujet…

Bastions

Et revenons à nos photos (plutôt qu'à NO’PHOTO). Mon dernier choix s’affiche sur de nombreux mètres carrés en décorant l’échafaudage de l’aile Jura de l’université aux Bastions.

C’est devenu une habitude de couvrir de toiles photographiées ou peintes les immeubles en réfection. Quelle excellente idée d’avoir profité de l’occasion pour cette Métamorphose de Mathieu Bernard-Reymond. Elle est tirée de la série Vous êtes ici.

Une jeune femme contemple le désert et nous aussi, nous sommes entraînés dans sa méditation. Une incitation pour les étudiants à quitter des yeux leur e-téléphone. L’œuvre a été produite à partir d’un programme informatique liant les couleurs et les formes du personnage à celles du paysage.

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Elle restera en place pendant la durée des travaux, environ une année encore.

Ce sera le dernier rappel de la Biennale de la photographie de Genève 2019.

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