Bustes au grand air

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Qui sont les auteurs de tous ces bustes masculins qui ornent la voie publique à Genève ?

Dans son excellente enquête de la Tribune de Genève des 2-3 novembre, Cathy Macherel ne leur a pas prêté attention. Je lui donne un coup de main. Rendons à ces sculpteurs trop souvent anonymes le respect qui leur est dû.

 

D’après les statistiques de la Ville de Genève, il y a 43 bustes sur la voie publique et 21 dans le bâtiment de l’Université. Je parlerai de ceux-ci une autre fois et me concentrerai sur ceux que l’on peut voir aux Bastions, au Jardin Anglais et ailleurs à l’air libre.

Il y a quelques jours (blog du 13 novembre), j’ai donné la parole à deux sculpteurs contemporains, Otto Bindschedler et Bernard Bavaud, qui ont participé à l’édification de bustes.

Revenons maintenant au passé, à cette sorte d’histoire de la sculpture de la fin du 19e et du 20e siècle.

Le prolifique Hugues Bovy

L‘artiste le plus prolifique dans la création du buste commémoratif en bronze des années 1880-1890 est le Genevois Hugues Bovy  (1841-1903). Il appartient à une famille d’artistes connue à Genève, principalement par la branche Baud-Bovy. Hugues commença par des études musicales, mais dut les abandonner pour apprendre la gravure, pour des raisons financières. C’est ainsi qu’il se spécialisa dans les médaillons, puis les bustes, sans continuer à jouer du piano ou du violon, pour son grand plaisir.

Il débuta d’ailleurs par des marbres pour le Grand Théâtre en 1872 : Meyerbeer, Rossini, Goethe.  Puis, en 1881, on lui doit le politicien James Fazy, qui venait de mourir en 1878, placé au boulevard James Fazy ; le peintre François Diday (mort en 1877), au Jardin Anglais en 1885 ; le botaniste Pierre Edmond Boissier (Bastions), mort en 1885 et statufié en1887, dont le buste a été offert par Mme Agénor de Gasparin, sa mécène – il fit aussi le buste d’Agénor de Gasparin - ; une plaque pour le naturaliste Henri Albert Gosse (1753-1816) aux Bastions en 1886 ; le savant et politicien Jean-Daniel Colladon (1802-1893) aux Bastions en 1897 ; le zoologiste François Jules Pictet de la Rive (1809-1872) en 1899 aux Bastions; et le peintre Barthélemy Menn (1815-1893), dont on a placé récemment le buste dans la rue qui porte son nom, à proximité de la rue de Carouge.

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Bovy admirait tellement celui qui avait été son maître et son ami que ce travail lui donna beaucoup de peine, avoua-t-il. Sans doute au propre et au figuré.

Ces travaux de commande ne brillent pas par leur originalité. Les professeurs moustachus et barbus dont on voit le cou et l’amorce des bras se ressemblent tous. 

Le vigoureux Rodo

Le meilleur sculpteur de cette époque est certainement Auguste de Niederhäusern (né à Vevey en 1863 et mort à Munich en 1913), surnommé Rodo, peut-être pour son admiration et sa collaboration avec Rodin. Son autobuste, si j’ose dire, se trouve au cimetière de Saint-Georges.

Avec Hugues Bovy, il a étudié aux Beaux-Arts à Genève, auprès de Menn. Puis il est parti pour Paris. Collaborateur de Rodin, ami de Bourdelle, de groupes d’anarchisme et d’ésotérisme, son œuvre est abondante. Il est notamment l’auteur d’un monument à Verlaine au Jardin du Luxembourg à Paris, de trois figures allégoriques sur le Palais Fédéral à Berne, et du douloureux Jérémie, conçu peu de temps avant la mort de l'artiste et placé en 1931 à l’angle de la cour Saint-Pierre.

Pour les bustes genevois, on en recense trois : l’helléniste Jean-Gabriel Eynard (1775-1863) aux Bastions, qui avait été commandé par des étudiants grecs ; le zoologue d’origine allemande Carl Vogt devant l’entrée d’Uni-Bastions, dont la vigueur est bien reflétée par le style rugueux du sculpteur ; et l’homme politique genevois Georges Favon (1843-1902) qui se dresse à la place du Cirque, près du boulevard qui porte son nom.

Le protestant Charles Iguel

Le Franco-suisse Charles Iguel (1827-1911) a été très actif à Genève. D’origine huguenote, né à Paris, il étudia chez Rude, et travailla à Paris. Il s’installa à Genève en 1876. Dès 1880, il rejoint le groupe d’artistes à qui on commande des travaux. Son buste du peintre Alexandre Calame (1810-1864) se trouve au Jardin Anglais. Il collabora aux statues du monument Brunswick, à celles qui ornent le Grand Théâtre et la poste de la rue du Mont Blanc. Il donna une réalité à son protestantisme en créant l’impressionnante statue du duc de Rohan, érigée en 1889-1890 pour son tombeau dans une chapelle de la cathédrale Saint-Pierre.

Le jeune Georges Charmot

Le Genevois Georges Charmot (1866-1899) est mort jeune, mais cela ne l’a pas empêché d’être associé aux créateurs de bustes. Une souscription nationale permit d’ériger un hommage à Antoine Carteret (1813-1889), conseiller d’Etat responsable de l’instruction publique, qui fut confié à Georges Charmot en 1891 et placé aux Bastions.

C’est une autre souscription, internationale celle-là, qui commanda à Charmot le buste du socialiste allemand réfugié en Suisse Johann Philipp Becker (1809-1886). Celui-ci avait participé au congrès de la 1e Internationale à Genève en 1866 et soutenu le mouvement ouvrier genevois. Le monument daté de 1889, orne sa tombe au cimetière Saint-Georges.

Charmot a aussi créé un buste de l'écrivain Jean-Antoine Petit-Senn (1782-1870) que l'on peut découvrir à la Bibliothèque de Genève aux Bastions.

Le souvenir de Toepffer

Charles Toepffer (1832-1905), le fils de Rodolphe Toepffer (1799-1846) a rendu hommage à son père, l’inventeur de la bande dessinée, par un buste sis à la rue du même nom. Il fut élève de Barthélemy Menn. Avec Bovy, Iguel et quelques autres, il participa à la décoration du Grand Théâtre et du monument Brunswick.

Le 20e siècle

A la rue Toepffer, se dresse un autre buste, celui de l’écrivain René Louis Piachaud (1896-1941) par Paul Maurice Baud (1896-1964), son contemporain, qui statufia également le compositeur Honegger (1892-1955).

Citons encore quelques artistes du 20e siècle.

L’un des bustes les plus récents de la promenade des Bastions est celui du psychologue Jean Piaget (1896-1980) qui a été réalisé par un parent par alliance, Guy Frangin (1934-2004) à l’occasion du centenaire de Piaget, à la demande d’un groupe japonais pour l’éducation préscolaire.

Au Jardin Anglais, un joli terre-plein entoure l'homme politique Gustave Ador (1845-1928), qui a tellement contribué à l'internationalisation de Genève. Le buste créé en 1919 par J. Trembley, un de ses parents, a été refondu en 1995.

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Luc Jaggi

Le Genevois Luc Jaggi ou Lucien Jaeggi (1887-1976) - les orthographes de son nom divergent - a été sollicité à plusieurs reprises. Sur l’initiative du pasteur Henry Babel, il est chargé du monument d’Henry Dunant (1826-1910) qui sera placé au bas de la Treille en 1980. Sa statue de l’anthropologue Eugène Pittard (1867-1962) est rattachée au Musée d’ethnographie  et son buste de marbre du biologiste Edouard Claparède (1832-1870) - qu’il ne faut pas confondre avec le neveu, le psychologue Edouard Claparède - à la place du même nom.

Les Meylan

Deux sculpteurs portent le même nom, Pedro Meylan et Alexandre Meylan, qui ne semblent pas avoir de lien de parenté. Dites-le moi si je me trompe.

Pedro Meylan (1890-1954) est originaire d’Argentine, fait des études en Allemagne et en France. A l’époque de la Société des Nations, dans les années trente, il est à Genève et réalise le buste de nombreux hommes d’État étrangers ainsi que de célébrités genevoises.

On le découvre, triste figure, au cimetière des Rois.

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Il y a aussi rendu hommage  en 1966 au tribun genevois Léon Nicole (1887-1965), socialiste d’abord puis fondateur du Parti du travail. "Tout par le peuple, tout pour le peuple", déclarait celui qui présida aux destinées de Genève entre 1933 et 1936, la "Genève rouge".

La tête n'est pas droite, comme si un poids la maintenait soumise.

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Alexandre Meylan (1925-1954), sculpteur et enseignant, est l’auteur du buste du célèbre violoncelliste Pierre Fournier (1906-1986) qui s’était installé à Genève en 1956 et demeurait au Château Banquet. C’est près de là, au parc Mon Repos, qu’on peut le retrouver avec son nœud papillon et son violoncelle.

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Il y aurait encore d’autres artistes à signaler. Ma liste ne prétend pas être complète. Mais elle me semble marquer les principaux créateurs de bustes sur la voie publique dans la ville de Genève.

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Commentaires

  • Bonjour Anne, Merci de cette série complémentaire à l'article de la Tribune de Genève "Mâles bien bustés". Je me suis il y a quelque temps demandé pourquoi le général Dufour était toujours au milieu de la Place Neuve alors que le buste d'Henry Dunant est un peu caché au pied des remparts sur la même place. A l'heure des réseaux sociaux, le buste est un média qui dit quelque chose sur l'homme (puisqu'il y a si peu de femmes "bustées"), mais plus encore sur ce temps pas si lointain où il était de bonne politique urbaine que de figer dans le bronze certains braves et bons citoyens afin de les exposer comme des modèles aux yeux de tous et pour l'éternité. Qui sont nos modèles aujourd'hui? Au plaisir de vous lire.

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