La dynastie Auberjonois

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Comme c’est étrange ! Dimanche, je fouillais dans ma bibliothèque, cherchant un ou deux volumes dont je pouvais me débarrasser pour faire un peu de place. Comme je possède plusieurs livres de Fernand Auberjonois, je décide d’en choisir un que je poserai dans la boîte à livres du rond-point de Plainpalais, sûre de susciter l’intérêt d’un futur lecteur.

Or le lendemain, j’entends à la radio le décès de l’acteur René Auberjonois, fils de l’écrivain Fernand, petit-fils du peintre René. Ce qui, bien sûr, me remet en mémoire cette dynastie qui a marqué la culture romande, même si les États-Unis ont modifié son parcours.

                                                                René, le peintre

Rejeton d’une famille bourgeoise du canton de Vaud, né en 1872 à Montagny-près-Yverdon, et mort à Lausanne en 1957, René Auberjonois avait d’abord hésité entre musique et peinture. Quand il se décide, il part pour étudier à Londres, puis à Paris, où il se lie d’amitié avec les écrivains vaudois Rod et Ramuz, et à Florence. De retour dans le canton de Vaud, il se fait connaître par des décors de théâtre. Sa participation à L’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinsky en 1918 a assis sa notoriété.

Son œuvre picturale est difficile à classer. Il suit une ligne originale, entièrement figurative. On lui doit paysages, natures mortes, portraits, généralement dans des teintes assez sombres.

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Exemple cette Nature morte (Table de jardin) qui date de 1943-44, et que l’on peut voir en ce moment dans l’exposition inaugurale du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, à côté d’une Nature morte (avec guitare), de 1940. Dans une autre salle, se trouve une Corrida de 1940. Il s’est aussi intéressé au monde du cirque, avec des images de saltimbanques. Un Autoportrait de 1948 est au musée d’Aarau. 

Dans les années 1920, par suite de son amitié avec Ramuz, le peintre eut l’occasion de faire le portrait de quelques écrivains français qui venaient lui rendre visite, tels Valéry ou Giraudoux.

Curieusement, il semble avoir eu plus de succès en Suisse alémanique et en Allemagne qu’en Romandie. Le musée de Bâle possède un grand nombre de ses toiles. Il a représenté la Suisse à la Biennale de Venise en 1948 et à la Dokumenta de Kassel en 1955.

                                                             Fernand, l'écrivain

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Son fils Fernand est né en 1910 à Valeyres-sous-Montigny et s’est éteint en 2004 près de Cork en Irlande, où  il s’était installé quelques années auparavant – il l’évoque dans sa Ballade irlandaise (Éditions Metropolis, 1998) - , après une longue période durant laquelle sa base avait été Londres. Mais bourlingueur impénitent, il n’y restait jamais longtemps.

Lorsque je l’ai connu à Londres, il était journaliste pour des journaux américains,  mais il écrivait aussi des chroniques ici et là en français. On avait un grand plaisir à le lire, avec son style à la fois documenté et ironique. Et à écouter cet homme charmant, plein d’anecdotes qu’il a ensuite réunies dans deux recueils : Entre deux mondes, chroniques 1910-1953 et L’Air d’ailleurs, chroniques 1953-1994, parus en 1993 et 1994 aux Éditions Metropolis.

On peut ouvrir ces livres à chaque page et on ne peut plus les lâcher.

A 22 ans, le besoin de découvrir le monde le pousse à partir pour les États-Unis. « La vente de ma moto permit l’achat d’un billet aller-retour. L’émigrant n’était pas encore certain de devenir l’immigrant. Mais il levait l’ancre. » Et pour longtemps.

Après de nombreux petits boulots, il devient en 1937 le journaliste de L’Heure française, un programme radiophonique quotidien de la NBC, prémice de la Voix de l’Amérique. Il n’avait jamais fait de radio : « J’avais été jeté à l’eau sans que l’on me demandât si je savais nager ».

Lorsque l’Allemagne déclare la guerre, Fernand Auberjonois est appelé sous les drapeaux suisses. A peine s’est-il préparé à partir que l’ordre de mobilisation pour les Suisses d’Amérique est annulé. Tant mieux, car « je ne savais plus très bien distinguer un collimateur d’un colimaçon ».

Mais c’est avec l’armée américaine qu’il fera la guerre dans les services de renseignement et il se naturalisera en 1942. Afrique du nord, Londres, puis la France et l’Allemagne.  Son récit de la Libération – il a débarqué à Omaha Beach le 10 juin 1944 – est l’un des plus passionnants de son livre.

Après la guerre, Fernand Auberjonois travaille pour La Voix de l’Amérique jusqu’à ce que, en 1953, écœuré par l’épisode McCarthy, il quitte son travail radiophonique. Mais il ne rompt pas avec les États-Unis. Un groupe de journaux l’engage comme correspondant européen. Ce sera son installation à Londres et ce seront les nombreux voyages, racontés dans L’Air d’ailleurs.

Même s’il n’a guère vécu avec eux, ses parents l’ont beaucoup inspiré. De son père, il a hérité le goût de l’art et du dessin en particulier. Il aime parsemer ses livres de photos et de dessins, comme le montre la couverture de Londres intime (Éditions Metropolis, 1995).

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« Londres, pour moi, c’est un livre d’histoire et d’histoires. Quand je le quitterai, je me souviendrai des gens plutôt que des sites ». Et des animaux aussi : « Deux Anglais qui se rencontrent à Hyde Park ont une conversation entamée par les chiens qu’ils tiennent en laisse. Sans les quadrupèdes, on se serait croisé sans échanger un regard. » Mais s’il intitule Top Dog (Debrett, 1980), son clin d’œil plein d’humour sur l’aristocratie anglaise, publié en anglais chez l’éditeur le plus huppé de Londres, il ne s’agit pas d’une histoire de chien. Quoiqu’il ait toujours jeté un regard amusé sur les Animots (Ed. Pierre Horay, 1988) et peut-être les Vers à soi (Editions Metropolis, 2002).

Quant à sa mère, personnage fantasque qui croyait à ses rêves et à sa liberté, il en a brossé un portrait romancé dans L’Apprentie sorcière (Editions Metropolis, 1997). Il raconte comment elle se séparait de lui, « comme elle s’était séparée de mon père et de mon frère… et de Myrtille, sa chienne ».

L’écrivain a toujours été discret sur ses épouses, la première - descendante d’une sœur de Napoléon - qu’il épousa en 1940, année de naissance de son fils René, et la seconde, une Allemande, dont  il visita les tombes des parents en Pologne, récit poignant.

                                                                   René, l'acteur

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Pour l'acteur René Auberjonois (qui ressemblait beaucoup à son père), décédé le 8 décembre à Los Angeles, âgé de 79 ans, je n’ajouterai que peu de mots. Je l’avais vu à ses débuts, dans les années 1960, lorsqu’il jouait pour de grands cinéastes américains, tels Rossen, Lester et surtout Altman, notamment dans M.A.S.H., à l’orée d’une carrière qu’on disait prometteuse. Il a en effet tourné ensuite dans des dizaines de films et de séries, dont Star Trek, et Boston Justice.

                                                                      Remy

Son fils Remy Auberjonois, né en 1974, marche sur ses traces, puisque lui aussi joue dans des séries télévisées américaines.

Le nom d’Auberjonois continue à briller sur les affiches. La dynastie est toujours vivante.

 

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Commentaires

  • Merci de ce beau texte !
    J'ai lu plusieurs livres de Fernand Auberjonois, je les ai tous adorés. Entre deux mondes est passionnant ! Il a eu une vie si riche et peu ordinaire ;-)

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