Une grippe monstrueuse et malnommée

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Le coronavirus va-t-il devenir pour le 21e siècle ce que la grippe espagnole a été pour le 20e siècle ? La cause de millions de morts ?

Dans son livre La Grande tueuse, comment la grippe espagnole a changé le monde (Albin Michel 2018, paru en Angleterre en 2017), la journaliste scientifique et romancière Laura Spinney écrit : « ce que la grippe espagnole nous a appris, c’est qu’une autre grippe pandémique est inévitable ».

Pourquoi ce qu’elle appelle « la plus importante tragédie démographique du 20e siècle, et peut-être de tous les siècles passés » a-t-elle été nommée « grippe espagnole » alors que l’Espagne en a été une victime innocente ? Parce que l’Espagne a été le premier pays où l’on ait officiellement mentionné l’épidémie, le roi Alphonse XIII en ayant été atteint en mai 1918.

C’était la première vague de la pandémie qui en connut trois autres jusqu’en mars 1920. La plus meurtrière fut celle de l’automne 1918, dont on a pu dire qu’elle avait hâté la fin de la Première guerre mondiale.

Victimes

Le nombre total de victimes reste hypothétique. Alors que dans les années 1920, on parlait de 20 millions, ce chiffre est parti à la hausse depuis que des recherches sérieuses ont été entreprises au début de notre siècle. On hésite désormais entre 50 et 100 millions de morts dans le monde entier. Peut-être davantage que les deux guerres du 20e siècle réunies  –  la Première en ayant comptabilisé 17 millions et la Deuxième 60 millions.

Car la grippe a été un massacre général, plus effroyable encore en Asie et en Afrique qu’en Europe. Cependant, même en Suisse, il n'est pas une famille qui n'ait connu la maladie. Seules quelques îles éloignées ont été épargnées. Avec ses 18 millions de décès, soit 6% de sa population, l’Inde a payé le plus large tribut à ce virus H1N1 qui est revenu hanter le monde un siècle plus tard.  

Vivre dans certaines régions de l’Asie signifiait avoir trente fois plus de risques de mourir de la grippe que si l’on habitait dans certaines parties de l’Europe. Sur d'autres continents, l’Afrique du Sud et l’Alaska ont été particulièrement affectés.

Les villes étaient plus menacées que les zones rurales, en raison de la plus grande promiscuité. Les pauvres s’en sortaient plus mal, manquant de soins et affaiblis par une mauvaise alimentation. On a pu s’étonner qu’au cœur de Paris, dans un des arrondissements les plus huppés, le 16e, le nombre des morts ait été particulièrement élevé. Or il fallait les chercher aux étages supérieurs, dans les chambres de bonne…

Parmi les raisons qui expliquent pourquoi le virus s’est répandu rapidement et mondialement, il faut incriminer les autorités militaires et médicales qui n’ont pris la mesure du désastre que très lentement et craignaient la panique. Aucune décision de quarantaine n’a été annoncée. Comme pour une grippe ordinaire, on conseillait de se laver les mains, d’éternuer dans un mouchoir, de garder les fenêtres ouvertes et d’éviter les foules.

La première vague du printemps 1918 ressemblait à une grippe banale. Ce fut la deuxième vague, dès le mois d’août, qui prit une tournure sinistre. Elle se transformait en pneumonie bactérienne mortelle.

Une odeur nauséabonde se faisait sentir. Les cheveux et les dents tombaient. Des taches de couleur apparaissaient sur les joues et envahissaient rapidement la totalité du visage à tel point qu’un médecin américain a pu dire qu’il était difficile de distinguer un homme noir d’un homme blanc. Ce phénomène, qualifié de cyanose héliotrope, permettait, selon l’évolution de la teinte, de pronostiquer l’état du patient. Si le rouge persistait, l’espoir était possible, mais si le bleu, puis le noir, prenaient le dessus, l’issue était fatale. Le malade pouvait voir le noir passer de ses mains et de ses pieds à ses membres et à son torse. Blaise Cendrars ayant appris la maladie d’Apollinaire lui rendit visite et le découvrit « complètement noir ».

Origines

Où trouver l’origine de la pandémie ? L’élément déclencheur, selon la plupart des scientifiques, serait la transmission de la souche pandémique de l’oiseau à l’homme. Ensuite, les avis divergent. Le début serait en Chine, pour les uns, un camp militaire à Etaples, pour les autres, ou encore une caserne dans le Kansas.

Il se pourrait qu’un contingent de soldats chinois venus renforcer les forces alliées aient apporté le virus en France en passant par les Etats-Unis. Etaples était un camp militaire où débarquaient les troupes anglaises et américaines,  capable d’accueillir jusqu’à 100.000 hommes et femmes. Une épidémie de bronchite purulente s’y déclara déjà en 1917, prémice de la pandémie. Quant au Kansas, un des plus pauvres Etats américains, une pneumonie mortelle se développa en janvier 1918 et évolua en grippe pour essaimer ailleurs.

Le grand brassage des armées enclenché par la guerre, la démobilisation, de même que l’affaiblissement général, ont facilité la dissémination du virus. Il s’est aussi joyeusement propagé lors des grands rassemblements d’enthousiasme soulevés par l’annonce de l’armistice mettant fin à une boucherie généralisée. Nul ne pensait que l’avenir serait pire.

Beaucoup de Français ont été persuadés que la grippe venait de Suisse alors que la Suisse incriminait l’Allemagne et l’Autriche. Durant le conflit, la Suisse neutre avait conclu des accords avec les belligérants et accueillait des soldats malades et blessés dans des camps d’internement à la montagne. Des soldats français ont succombé après leur retour chez eux en août, ce qui explique cette accusation contre la Suisse.

Certains historiens ont estimé que la grippe a contribué à la fin des hostilités, les Allemands ayant été plus touchés que les Alliés.   

Elle a certainement influencé l’après-guerre. Le président américain Woodrow Wilson a été victime de la grippe ; s’il s’en est remis, il en a néanmoins subi les conséquences. Une grande fatigue l’a empêché de participer activement aux négociations de Paris et il ne parvint pas à entraîner son pays dans le projet de Société des Nations dont il avait été pourtant l’un des initiateurs.

Parmi les personnalités touchées par la maladie, on peut citer Kafka, Gandhi, le peintre Munch, Walt Disney, l’ancien président des Etats-Unis Theodore Roosevelt. Parmi les morts, le peintre Schiele, les écrivains Guillaume Apollinaire et Edmond Rostand, le premier ministre sud-africain Louis Botha, une fille de Freud.

La situation dramatique entre 1918 et 1920 servira-t-elle de leçon dans les circonstances actuelles? Il faut souhaiter que nous soyons désormais mieux équipés face à de tels défis et que nous ne devions pas dire, comme La Fontaine dans Les animaux malades de la peste, « ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. »

A la suite de très nombreux commentaires sur un sujet si controversé et qui sort vraiment du cadre de ce billet, j'interromps la publication des commentaires.

Lien permanent Catégories : Histoire 11 commentaires

Commentaires

  • “Il faut souhaiter que nous soyons désormais mieux équipés face à de tels défis”.

    Pas de souci, Mme Cendre; nous avons aujourd'hui la solution.
    Elle nous est donnée par Mme Marie-France de Meuron sur son blog.

    Cette solution, ce sont les Huiles Essentielles (voir http://mfmeuron.blog.tdg.ch/archive/2020/01/23/quelle-medecine-face-au-coronavirus-chinois-304001.html?c) ...

  • Que ce soit en Chine, ou en Afrique etc., de grandes zones survivent sur traditions alimentaires basées sur la promiscuité animaux sauvages-humains, dans les pires conditions sanitaires.

    Ces conditions de survies alimentaires en proximité sans la moindre hygiène sanitaire ont généré épidémies, créé virus et des milliards de bactéries.
    Dues aux traditions de proximité en survivance alimentaire dans les régions les plus pauvres, les épidémies dues à de telles transmissions issues de la conso d'animal malade ou porteur à l'humain, transmis dans la chaîne alimentaire et collectivité,

    ont conduit à l'interdiction religieuse de toute conso du porc en zones arabo-musulmanes.

    Ont conduit, non pas à l'interdiction du porc, hôte suspecté de toutes bactéries possibles, pour raisons religieuses,

    mais aux contrôles sanitaires d'entrée aux frontières - marchandises comme voyageurs, des plus stricts, tels en Nouvelle Zélande.

    Ce qui n'est pas le cas à Geneva Airport, où aucun vol en provenance directe de Chine n'a été interdit,
    alors que les préposés aux contrôles et fouilles ne sont pas protégés,

    si ce n'est par la mise à disposition d'un liquide alcoolisé en salle de pause. Encore faudrait-il que les employés aient le temps, dans leurs mini-pauses, d'accéder à ladite salle.

    A l'aéroport de Genève, on subodore que les employés en contact avec tous voyageurs s'auto-appliquent la vigilance de rigueur face à tout risque de contamination - tranquille, chez eux.

  • Avec la Terre je crie bien fort, "Vive le corona virus"! Un bon coup de balai sur toute la planète qui est surpeuplée de gens irrespectueux!

  • D'accord avec vous, Dominique. Et que les autorités respectent le droit de chacun de mourir du Covid-19 !

  • Concerne: blog de Mme Marie-France de Meuron,
    billet intitulé “Quelle médecine face au coronavirus chinois?” (http://mfmeuron.blog.tdg.ch/archive/2020/01/23/quelle-medecine-face-au-coronavirus-chinois-304001.html).

    En réaction au commentaire écrit hier 24.02 à 14h30 par Mme Marie-France de Meuron sur son blog, j'ai posté à mon tour à 18h17 un commentaire que celle-ci n'a pas publié. Si Mme Cendre le permet (mais je ne lui en voudrai nullement si elle ne le permet pas), j'aimerais transcrire ici le commentaire rejeté par la blogueuse, chantre des Huiles Essentielles (HE):

    « Mahomet a déclaré que la pisse de chameau était le meilleur remède contre les maladies. Ne pensez-vous que c'est aussi un bon moyen de se protéger contre les virus? En tout cas, c'est un produit naturel.
    Par ailleurs, vous avez écrit:
    “Plusieurs chemins mènent à Rome: par conséquent plusieurs chemins mènent aux HE qui peuvent aider un malade à surmonter une attaque virale.”
    C'est d'une logique implacable. En appliquant cette logique, on arrive aussi à ce résultat:
    “Plusieurs chemins mènent à La Mecque: par conséquent plusieurs chemins mènent à l'urine de chameau qui peut aider un malade à surmonter une attaque virale.”
    Quod erat demonstrandum. »

  • Des personnes ont survécu en buvant leur propre urine!
    Faudrait commercialiser l'urine des humains étiquetée "URINE ESSENTIELLE"

    :)))))

  • Et si l'on parlait d'hygiène ... il suffit pour cela "d'oser" rentrer dans des toilettes publiques - y compris celles de certains restaurants (!) - pour s'apercevoir que la propreté ne règne pas forcément en maître ...

    Et regarder les adultes sortir des WC et compter ceux/celles qui ne se "lavent jamais les mains" en sortant ... qui expliquent à leur progéniture que "de se laver les mains est indispensable ..."

    Se poser la question est y répondre après la lecture des articles concernant les établissements publics !

    L'hygiène est trop souvent négligée que ce soit chez les locataires (les à-fonds de printemps perdent de leur valeur), les buanderies des immeubles locatifs,

  • Excellent billet, Anne, très complet, sur la grippe de 1918 qui a parachevé la tuerie de la Grande Guerre comme un bouquet final. Me revient en souvenir une photo d’époque où l’on distingue une procession de charrettes chargées de cercueils, en attente aux portes du cimetière St-Georges, seuls les chevaux avaient l’air en bonne forme… Ça ne rigolait pas.

    Une remarque cependant sur votre coda et votre interrogation sur les possibilités de connaître à nouveau une pandémie aussi ravageuse. Peu probable, en tous cas pas avec ce virus, du moins dans la forme qu’on lui connaît actuellement. Ce petit Corona est doté d’une forte contagiosité, mais d’une virulence faible, puisque 80 % des cas sont bénins. Il faudrait qu’il mute, ce farceur, pour augmenter sa virulence, mais pas trop. Rappelons qu’un virus est un parasite qui pour se développer a besoin des cellules du vivant. S’il est trop virulent, il tue son porteur. Trop de virulence tue, c’est bien connu des intervenants de cette plateforme. Bon, c’est un peu plus compliqué, mais on ne va pas se lancer dans un cours de virologie.

    Nous avons des atouts qui n’existaient pas il y un siècle, mais aussi des faiblesses, des talons d’Achille qu’il convient de ne pas sous-estimer :

    -en 1918, on sait à peine ce qu’est un virus, il faut attendre encore 20 ans pour en visualiser un au microscope électronique. Il n’a fallu que quelques semaines aux virologues chinois pour séquencer le génome de celui-ci ;

    - en 1918, pas d’assistance respiratoire, le monitoring des anesthésies, les techniques de réanimation n’apparaissent qu’après WW2 ;

    - en 1918, pas d’antibiothérapie pour éviter quand faire se peut les surinfections bactériennes ;

    - en 1918, l’épidémiologie en est à ses premiers balbutiements, le contexte de la guerre n’aide en rien les échanges internationaux…

    Nos faiblesses ? Je passe sur l’intrication socio-économique du village mondialisé, de la bougeotte contemporaine et de leurs conséquences, pour en rester à l’aspect médical.

    Notre population est vieillissante, du moins celle des pays les plus développés, souvent médicamentée, quand ce n’est pas en immunosuppression (chimios en oncologie, greffés « ciclosporinés »), cardiopathies, diabète, affections auto-immunes et j’en passe… Notre médecine de pointe se trouverait vite débordée par un afflux massif de malades, il faudrait se résoudre à adopter les techniques de tri chères aux armées en campagne, cela ne plairait guère au bon peuple…
    Les malthusiens les plus cyniques s’en réjouiraient peut-être (hop, le beau nettoyage!), pas sûr cependant car, comme moi, ils seraient pour la plupart les candidats de choix, en première ligne pour les premières charrettes des convois…Et puis, ayant étudié de près les épidémies de peste au XIVe siècle, celles du choléra en Europe au XIXe, je puis vous assurer qu’elles ne représentent qu’une faible inflexion sur la courbe ascendante de la démographie, même chose pour les deux dernières guerres. Faudra trouver autre chose.

    PS  pour Mario Jelmini : si je la comprends bien, fondée qu’elle est sur des textes à haute valeur ajoutée, votre adhésion au traitement des huiles essentielles ne me convainc pas, je lui préfère les antioxydants des tanins des crus du Bordelais ou d’autres grands rouges de chez nous, c’est vachement plus goûteux comme aurait dit ma grand-mère... 

  • N'auriez-vous pas compris, cher docteur, que mon commentaire de hier à 11h09 était à prendre au second degré ?

    À part ça (et si vous m'autorisez à m'exprimer cette fois au premier degré), votre commentaire est à la hauteur du billet de Mme Cendre: excellent .

  • Il n'y a pas si longtemps un député français parlait d'une solution pour résoudre le problème des retraites: le coronavirus. Il semblerait que ce qu'il a dit soit en train de se réaliser, si j'en crois ce graphique:
    https://www.unz.com/wp-content/uploads/2020/02/corona-mortality-age.jpg

    Ainsi donc les jeunes qui manifestent contre le réchauffement climatique sont relativement à l'abri, tandis que ceux qui les méprisent ont tout à craindre.

  • Le coronavirus s'attaque aussi davantage aux hommes qu'aux femmes. Allez savoir pourquoi?

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