Contorsions linguistiques (16/05/2021)

L’écriture inclusive prônée, voire exigée, par les féministes de tous poils est exaspérante et imprononçable. Pour chaque mot, il faut se plier à des contorsions linguistiques insupportables.

Quand je parle des féministes de tous poils, je me facilite la tâche. Il faudrait que je dise les féministes féminines et masculins – il y en a -, puisque féministe est épicène, mais l’adjectif, lui, est genré. Genré, voilà un mot qui prend de plus en plus de place. A notre corps défendant.

Les féministes ont obtenu des victoires, que l’on souhaite passagères, en imposant le point ou le tiret médian. Or les points, on les mets sur les « i ».

En France, le ministre de l’éducation, M. Jean-Michel Blanquer, est intervenu pour l’interdire. Merci à lui. Mais c’était prévu, diront les féministes. Blanquer est un homme. Selon lui, la « complexité » de la langue inclusive et « son instabilité » constituent des « obstacles à l’acquisition de la langue comme de la lecture ». On ne saurait mieux dire.

La langue est déchirée, comme le pantalon sur le genou des jeunes.

Épicènes

Les mots épicènes résolvent parfois le problème. Ministre, par exemple, peut être masculin ou féminin. Au pluriel, point n’est besoin de spécifier. Mais quand on les qualifie, il faut trouver un adjectif épicène si l’on veut poursuivre normalement. Les ministres sont responsables, d’accord. En revanche, si les ministres sont inquiets, faut-il dire : les ministres sont inquiets et inquiètes, ou écrire : les ministres sont inquiet.ète.s ? Contournons l’obstacle en remplaçant les ministres par le gouvernement ou en dénichant des adjectifs épicènes. Et le tour est joué.

Ces adjectifs, avec un peu d’imagination, on en trouve facilement pour caractériser les personnes guidées par leur dogmatisme et leur idéologie : ridicules, risibles, stupides, absurdes, grotesques, nuisibles, indignes.

Que fait-on si ils ou elles ne sont pas tous du même avis ? Les uns et les unes ne s’entendent pas avec les autres. Est-ce que vous englobez toute l’humanité ? Il manque LGBTQIA+ (lesbienne, gay, bi, trans, queer, inter, asexuel et le reste) ? Vous voyez le problème ? Il est insoluble.

M’avez-vous suivie ?

Torsions typographiques

En compliquant la langue, on n’encourage pas la cause féminine. Un linguiste distingué, Bernard Cerquiglini, qui a repris le flambeau – ou la plume – du regretté Alain Rey, vient de pousser un cri de colère à ce sujet. Il s’est exprimé dans  Le Monde et sur les ondes en parlant d’un « mauvais combat avec de bonnes intentions ». « On va dans le mur avec cette typographie, qui est une torsion de la langue ». Il a d’ailleurs prédit qu’elle ne durerait pas. En attendant sa fin, elle continue à agacer.

Pourtant, Cerquiglini n’est pas opposé au changement en soi. Il l’a prouvé en appuyant la féminisation des noms de métier et de fonction dans son livre intitulé Le La ministre est enceinte ou la grande querelle de la féminisation des noms (Seuil, 2018). Il explique que la masculinisation est survenue au courant du 17e siècle quand les fonctions se ferment peu à peu aux femmes. A l’époque de Louis XIV…

Le féminin devient matrimonial : la notairesse n’est plus que la femme du notaire et l’ambassadrice, l’épouse de l’ambassadeur. Le masculin l’a emporté.

Certaines se rebiffent. Mme de Sévigné répondit à une dame qui se plaignait d’être enrhumée : « je la suis aussi ». Cet accord grammatical s’est aussi perdu.

Les femmes reprennent désormais des fonctions, il est normal qu’elles en obtiennent le titre.

La langue évolue, avec la société. Mais le sexe féminin n’en reste pas moins victime – mot féminin, notez-le - de sa faiblesse, n’en déplaise à qui fustige la formule de « sexe faible ». Le féminicide (que l’Académie française ne connaît pas) existe hélas.

J’entendais récemment à la radio une journaliste expliquer : « le féminicide, c’est tuer une femme en fonction de son genre ». Son genre ? A-t-elle mauvais genre ou un drôle de genre ? De plus en plus souvent on utilise « genre » au lieu de sexe. Pour faire meilleur genre sans doute.

Et qui est « on » ? Pour être inclusif, faut-il le sexualiser ? On est énervé et énervée par ses subtilités linguistiques.

Anglicismes

Revenons à Bernard Cerquiglini et ses combats. Il se dit fermement opposé à l’abus des anglicismes. Pourquoi, alors, accueille-t-il dans le Petit Larousse 2022 (à paraître en juin), dont il est conseiller scientifique, le cluster et le click and collect ? Pour lesquels il existe des termes français : foyer et cliquez et retirez. Le Larousse n’est pas un dictionnaire des anglicismes. Pour cela, vous pouvez consulter le site www.defensedufrancais.com qui vous en montrera une jolie collection.

Le linguiste français considère la pandémie comme la cause d’un bouleversement lexical comparable à celui de la Révolution française. Confinement et ses dérivés, télétravail, quatorzaine, asymptomatique, nasopharyngé, et surtout covid font leur apparition, ratifiée par le dictionnaire.

Covid, mot de l’année sans doute, est vraiment idoine, car il est épicène. L’Académie française le féminise tandis que le masculin l’emporte dans l’usage courant. Je ne vais pas me battre contre cette masculinisation-là. Point final.

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