L'art de la nuance (24/05/2021)

Il y a des livres qui redonnent confiance dans l'humanité, Le Courage de la nuance, de Jean Birnbaum (Seuil, 2021) est l’un d’eux.

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Après le dogmatisme des féministes et de leur écriture inclusive fustigés dans ma dernière chronique, il est bon de prendre du recul. La réflexion amorcée par l’essayiste, directeur du  Monde des livres, peut nous aider sur cette voie.

Birnbaum a pris l’exemple de sept écrivains, qui, face à la violence, ont pris des chemins de traverse. Ils ne se sont pas soumis, ils ont regardé la vérité en face. Ils ont eu le courage d’écrire des textes « dont la force n’est pas de trancher mais d’arpenter ces territoires contrastés où la reconnaissance de nos incertitudes nourrit la recherche du vrai ».

Les sept auteurs ont tous été confrontés à la haine et aux guerres du 20e siècle.

La guerre d’Espagne

Le romancier Georges Bernanos (1888-1948), tout monarchiste et conservateur qu’il était, s’est insurgé contre les massacres de la guerre civile espagnole, perpétrés des deux côtés. Dans Les Grands cimetières sous la lune, le catholique fervent ne refuse pas de voir les méfaits de l’Eglise. Observant la réalité de la situation, il reconnaît son erreur : « La nuance est un aveuglement surmonté ». écrit-il.  

L‘écrivain anglais George Orwell (1903-1950), lui aussi, participa à la même insurrection. Les excès de part et d’autre lui font également horreur. Il en décrit la vérité dans Hommage à la Catalogne avec un fair play tout britannique.

Le nazisme

Pour le sociologue Raymond Aron (1905-1983) et la journaliste allemande Hannah Arendt (1906-1975), les atrocités du nazisme, au début des années trente, auxquels ils ont assisté en direct, leur ont ouvert les yeux. Cela ne les a pas empêchés d’envisager les aléas de l’Histoire avec respect, « le respect nuancé de toutes les croyances », déclara Aron.

Guerre d’Algérie

C’est la Deuxième Guerre, puis la guerre d’Algérie qui ont bouleversé la résistante Germaine Tillion (1907-2008) et l’écrivain Albert Camus (1913-1960). Celle-ci écrit en 1941 que "notre patrie ne nous est chère qu'à la condition de ne pas devoir lui sacrifier la vérité".

Quant à Camus, il veut croire à « un pluralisme qui a toujours été le fondement de la notion de liberté européenne ». Il ne faut pas s’aveugler, et il faut « parler franc ». Dans sa première Lettre à un ami allemand qui date de 1943, il affirme : « à énergie égale, c’est la vérité qui l’emporte sur le mensonge ».

Le Neutre

Le septième combattant de la nuance choisi par Jean Birnbaum est le sémiologue Roland Barthes (1915-1980), qui veut « essayer de vivre selon les nuances que nous apprend la littérature ». Il forge une catégorie qu’il nomme le Neutre, pour faire pièce à l’arrogance du fanatisme et au clinquant de la démagogie.

Jean Birnbaum reconnaît qu’il faut du courage pour maintenir une sorte d’équilibre quand tous autour de soi ont pris parti. « L’écriture n’a pas à choisir son camp », affirme-t-il.

Un humanisme

Dans sa conclusion, l’auteur décrit les contours de ce que l’on peut bien appeler un humanisme. « Tenir un discours si libre qu’il en devient irrécupérable ; appeler les choses par leur nom, quitte à dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ; proclamer une conviction sans lui sacrifier la vérité des faits ; assumer ses propres failles, au point d’admettre qu’un adversaire puisse avoir raison ; opposer l’humour à la bêtise ; refuser de voir le monde en noir et blanc ; se mettre à dos les fanatiques de toutes les couleurs ».

Les sept auteurs sélectionnés par Jean Birnbaum sont tous nés il y a plus d’un siècle. Cela signifie-t-il qu’il n’a pas trouvé de nos jours un écrivain qui partage son combat pour la nuance ?

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Plusieurs des ouvrages de Jean Birnbaum démontrent au contraire qu’il ne craint pas de considérer de front les problèmes de notre époque. Depuis 2005, il a publié entre autres : Leur jeunesse et la nôtre, l’espérance révolutionnaire au fil des générations (Stock, 2015) ; Les maoccidents, un néoconservatisme à la française (Stock, 2009) ; Un silence religieux, la gauche face au djihadisme (Seuil, 2016) ; La Religion des faibles, ce que le djihadisme dit de nous (Seuil, 2018).   

                                                     

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