Retour sur Khnopff (12/11/2021)

Il y a cent ans exactement, le 12 novembre 1921, mourait Fernand Khnopff, un peintre belge qui a connu une grande réputation de son vivant ; il était invité à exposer dans toutes les grandes villes d’Europe, de la Sécession de Munich et Vienne à Saint-Pétersbourg, en passant par Paris, Londres, etc. On l’a un peu perdu de vue depuis sa mort. Des compatriotes l’ont éclipsé, tels Magritte ou Ensor, et c’est dommage. Il mérite d’être mieux connu aujourd’hui.

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Portrait de Fernand Khnopff vers 1900 paru dans La Libre Belgique

Mais commençons par le début. Le nom de Khnopff, est bizarre. Il n’est pas inventé. L’artiste se vantait d’ancêtres aristocratiques allemands, portugais et anglais.

Né le 12 septembre 1858 dans le château familial de Grembergen-lez-Termonde, il passe ses premières années à Bruges où son père était magistrat. Lorsque Fernand a huit ans, la famille déménage à Bruxelles, son père ayant été nommé conseiller à la Cour d’appel.

Quoiqu’il n’y ait vécu que six ans, Bruges lui a laissé des impressions indélébiles. Il n’a jamais voulu y remettre les pieds, à proprement parlé. Une seule fois, il y est revenu : enfermé dans une calèche aux vitres teintées. Pourtant, il a dessiné et peint de nombreuses vues de la ville de Bruges. Les a-t-il imaginées ? Non, il se servait de photographies, qu’il modifiait selon son bon plaisir. Il les avait puisées dans les illustrations de Bruges- la-morte, le roman de Georges Rodenbach, qui avait eu un grand retentissement quelques années auparavant.

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Il y a par exemple Une ville abandonnée, un pastel qui date de 1904 (Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique): la place est vide et la colonne aussi. Au loin des teintes bleues évoquent la mer. Il s’agit de la place Memling, le grand peintre allemand qui était devenu citoyen de Bruges et y était décédé. Or dans la photographie originale, pas trace de la mer et la colonne est surmontée d’une statue de Memling. Pourquoi Khnopff l’a-t-il supprimée ? Pourquoi la mer ? Voilà de ces questions que soulève son art. N’aimait-il pas Memling ? Voyait-il un rival qu’il fallait éliminer ? Ses contemporains ont souvent témoigné de son égoïsme, de son arrogance, de son narcissisme. On sait aussi que son peintre préféré était Leonard de Vinci, bien différent de Memling, certes. Quant à la mer, c’est pour rappeler son passé de port actif : « Bruges, reine détrônée (…) aujourd’hui oubliée, pauvre, seule dans ses palais vides, fut vraiment une reine dans l’Europe d’autrefois », écrivait Rodenbach.

Après Bruges, Bruxelles. Khnopff commence des études de droit, pour suivre le sillon paternel, mais très vite, il y renonce et s’inscrit aux Beaux-Arts.

Ses débuts d’artiste sont classiques. Appartenant à la haute bourgeoisie, il s’en fait facilement le portraitiste. De ravissants portraits d’enfant, de belles femmes, des hommes connus.

Il fait plusieurs séjours à Paris où il est vivement impressionné par Delacroix et Gustave Moreau, dont il subira l’influence. Puis par une sorte de gourou, Joséphin Peladan, qui se fait appeler Marodak Sâr Peladan et se prétend descendant d’un roi assyrien, un mystique, un excentrique, mais aussi un passionné d’ésotérisme et d’art , qui lance en 1892 le premier Salon de la Rose-Croix où brille Khnopff et qui attirera Vallotton et Hodler.

La scène artistique anglaise l’influence aussi énormément. Il fait de longs séjours à Londres chaque année et se lie avec les préraphaélites Burne Jones et Rossetti. Ce sera un poème de Christina Rossetti, la sœur du peintre, qui inspirera l’une de ses plus étranges toiles, I lock my door upon myself, de 1891  (Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen). Je ferme la porte sur moi-même.

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Il n’est pas surprenant que ce titre l’ait frappé. Malgré ces relations courtoises d’homme du monde, Khnopff est plutôt replié sur lui-même. Dans un questionnaire lui demandant quelle était sa vertu idéale, il répondit : « parfait égotisme ». Mais il ajoutait, à la question sur son présent état d’esprit : « sarcastique » ! Alors ?

Voici comment son ami, le poète Verhaeren le décrit : « Froid, fermé, qui réfléchit plus qu’il ne parle, qui observe plus qu’il n’explique. Attitude raide, tenue correcte, très simple. Horreur de tout débraillé. Clergyman en train de devenir dandy. Chevelure, oh la belle chevelure rousse faisant des boucles multipliées autour du front et donnant à l’ensemble je ne sais quel couronnement farouche. »

Chevelure rousse, c’est aussi la couleur des cheveux de la femme dans ce tableau mystérieux. Au fond, le ton bleu surprend, c’est l’aile d’un bronze romain, Hypnos, qui reparaît dans plusieurs dessins.

Dans le même questionnaire Khnopff indique que son animal favori est la panthère noire.  Cet animal occupe l’une des toiles les plus surprenantes de Khnopff: L’art ou Des caresses (50 cm. X 1m.50, 1896, Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique). Œuvre à valeur très symbolique. Ces visages se ressemblent dans leur carrure. On peut y voir une sorte de narcissisme androgyne.

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Khnopff a dessiné et peint de nombreuses têtes de femme.

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Etude de femme (1890-2, Laren, Musée Singer)

Jusqu’au mariage de sa sœur, c’était elle qui lui servait de modèle. Un visage carré, des lèvres minces, un nez droit et des yeux très clairs. Puis trois Anglaises, les sœurs Maquet, prennent la suite, mais elles offrent le même profil. Lorsqu’il les présente debout, elles sont généralement vêtues de longues robes blanches devant une porte ou un mur qui sert de cadre.

Mais c’est dans Mémoires ou Lawn tennis (1889, Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique) que Khnopff rend le plus grand hommage à sa sœur Marguerite : c’est elle qui apparaît sept fois, la raquette à la main. Elles ne semblent pas prêtes à jouer. On ne distingue pas de terrain sportif. La composition symétrique est étonnamment pâle.

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Les couleurs sont plus vives dans ses paysages de la propriété que possédait sa famille à Fosset dans les Ardennes. Le Pont de Fosset (1897, Hearn Family Trust) que dominent les prés verts, montre une campagne tranquille et tranquillisante.

Khnopff est amateur de musique, source de méditation. On en a la preuve dans En écoutant du Schumann (1883, Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique). Schumann est d’ailleurs son compositeur préféré. La femme assise est sans doute sa mère. Mais qui joue du piano ? On ne voit que la main. L’auditrice est-elle apaisée, émue ? On peut se poser la question. Elle nous cache son visage.

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Après 1900, lorsque son art a conquis l’Europe artistique, il consacre moins de temps à la peinture. Il se construit une maison atelier malheureusement démolie en 1938.

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Maquette de la Maison-atelier (1902, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles)

Il s’essaie à la sculpture, à la photographie. Il voyage, il expose, il prononce des conférences, il donne de cours, il écrit des articles.

De 1903 à 1914, Khnopff collabore régulièrement avec le théâtre de la Monnaie en créant des costumes et des décors d’opéras, notamment de Wagner.

Après la mort de sa mère avec laquelle il était très lié, il s’engage dans un mariage éphémère avec une veuve de 16 ans sa cadette, mère de deux enfants. Puis il revient à sa solitude dans sa maison-atelier. On lui doit ensuite beaucoup de nus, même réalistes.

Pendant la guerre de 14-18, il participe à l’entraide pour les artistes en difficultés et signe des pétitions contre l’occupant.

Il meurt le 12 novembre 1921 à la suite d’une intervention chirurgicale. Il est inhumé dans le caveau familial en présence de nombreux officiels belges faisant partie des sociétés artistiques et savantes dont Khnopff avait été membre et parfois président.

En parcourant les méandres de sa vie, on est toujours surpris. Il reste une énigme, entre le symbolisme, l’Art nouveau et une approche très personnelle de l’art.

P,S, J'ai eu la chance de voir de nombreux tableaux de Fernand Khnopff aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique à Bruxelles. En outre l'ouvrage de Michel Draguet, Fernand Khnopff (2018, Ed. Mercator, Bruxelles), m'a été d'une grande aide.

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