Sourdingue

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« Je redoute les fêtes de fin d’année, m’a avoué une amie du 3e âge. Nous sommes nombreux autour du sapin. On bavarde, on rit et je ne parviens pas à suivre. On a oublié ou on ne sait pas que mon ouïe baisse. Cela me donne l’impression d’être exclue. »

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« Je ne comprends pas la moitié de ce que racontent mes petits-enfants, ajoute mon amie Agathe. Ils parlent vite, utilisent des expressions et citent des personnes ou des situations que je ne connais pas. Je me sens parachutée dans une époque inconnue. Inutile de leur demander de répéter, je ne serais guère plus avancée. Et ils se lasseraient avant moi. »

Les jeunes ne savent pas articuler ! Combien de fois n’entend-on pas cette plainte dans la bouche de personnes âgées.

Agathe poursuit. « Au cinéma, dans les films français, les jeunes acteurs avalent la moitié des mots. Sans parler de leur vocabulaire ou des allusions  que j’ignore. Paradoxalement, les sous-titres anglais me sauvent la mise !

J’ai renoncé à aller au théâtre, me confie-t-elle encore. Il est trop frustrant d’entendre le public rire et de ne pas savoir pourquoi. Avez-vous remarqué que la fin des phrases, celle qui contient précisément le fin du fin, vous échappe ? Il semble que le comédien veut vous mettre dans la confidence en baissant le ton. Comme s’il ne s’adresse qu’à un seul spectateur et non à un public entier.

De même, lorsque le conférencier arrive au bout de son argumentation avec un jeu de mots ou une plaisanterie, il semble avoir peur de la dire tout haut et la conclusion m’échappe, dit Agathe avec amertume.

Pourtant, je ne suis pas sourde. Peut-être juste un peu sourdingue ! Parce que cela me rend dingue parfois. Donc simplement malentendante. Comme je détestais ce mot naguère ! Il faut que je m’y fasse. Il décrit exactement ce qui se passe. J’entends, mais mal. »

-Pourquoi ne vous équipez-vous pas de prothèses auditives ? lui ai-je demandé.

-Mais j’en ai ! s’exclame-t-elle. Selon Agathe, ce qu’elle appelle ses fausses oreilles ne suffisent manifestement pas.

« Lorsque je suis seule avec une autre personne, l’appareillage est suffisant, explique-t-elle. De même pour écouter la radio ou la télévision, il est vraiment utile. Les animateurs ont une bonne élocution. C’est quand arrivent les interviewés que les choses se gâtent… Ils ne savent pas régler le débit. Ou lorsqu’on ajoute une musique de fond.

Dans le brouhaha d’un café, le cliquetis des fourchettes, le grincement des chaises qu’on déplace, les éclats des conversations rendent l’échange difficile. Les cris d’enfants ressemblent à des sirènes d’ambulance qui me percent les oreilles. On me dit parfois que je parle trop fort. Sans doute pour compenser.

Il m’arrive souvent de comprendre de travers et cela peut créer des équivoques amusantes. L’autre jour, lors d’une discussion concernant la méditation – que j’ai d’abord prise pour de la médication – j’entends que l’on cite le nom de Houellebecq. Dans un groupe où la littérature n’était pas mentionnée jusque-là, je m’étonne. Lorsque le mot est prononcé pour la troisième fois, je comprends enfin qu’il s’agit de wellness. »   

-Si on avait parlé de bien-être au lieu de cet anglicisme, vous auriez mieux saisi ! lui dis-je, moi qui suis toujours agacée par les emprunts au globish

-Prendre tarre pour barre, comme on dit à Genève, cela m’arrive fréquemment, reconnaît encore mon amie.

Ce sont les consonnes qui causent le problème. Un avocat, maître d’éloquence, Bertrand Périer, expliquait ironiquement à ce propos dans une émission de François Busnel (La Grande librairie du 6 novembre dernier) : « On a payé pour les voyelles et pas pour les consonnes ».

Par exemple, si, au palais de justice ou à l’église, vous prenez « l’appel » pour « la peine » vous risquez de partir dans la mauvaise direction.

« Heureusement, il me reste la musique », conclut Agathe, positive, qui se réjouit déjà à la pensée des chants de Noël.

Lien permanent Catégories : Air du temps, Humeur 3 commentaires

Commentaires

  • Nul besoin d’être sourdingue, comme vous l’écrivez, pour ne rien entraver ou alors un tiers intelligible seulement de ce que déclament acteurs et chanteurs… Pour les premiers, guère d’importance puisqu’ils n’ont rien à dire et qu’ils nous le susurrent…… Ah, écouter Brassens, Brel, des modèles d’articulation et comprendre tous les mots, le bonheur.

    Pour les acteurs, c’est plus gênant surtout s’il s’agit de grands textes. La Comédie française, qui devrait être un modèle de style, n’est pas épargnée : ou ça gueule surjoué (pour éviter l’assoupissement peut-être…), ou ça mâchouille le texte, du moins pour les plus jeunes pensionnaires. Diction et articulation aux oubliettes…

    Ne parlons même pas des « séries » policières style « Engrenages » ou « Le bureau des légendes », qui cartonnent fort paraît-il. En l’occurrence, les légendes, on est heureux de les retrouver en sous-titres pour doubler la version originale française… Pour le reste, bof… Autant se replier sur les séries anglaises. Je précise, examen récent chez l’Orl, ne suis pas dur de la feuille…

  • Les Surdingues serons en concert samedi 14 décembre au marché de Noël de Felletin dès 11h ! Venez bouger avec nous sur la Batucada ! Ou rejoignez-nous sur Facebook. Entrée libre pour les sourdingues et les sourdoués!

  • Correction : y a comme une inversion, lire "pour ces derniers et non pour les premiers"... Sourdingue non, mais un poil dyslexique, allez savoir...

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