Coïncidences à Marmottan

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En route pour le musée dont je parlais dans ma dernière chronique, il m’est survenu une aventure qui n’a rien à voir avec les M de Marmottan, sinon qu’il est question de métro et de musique.

C’était durant les grèves des transports publics parisiens. Métros et bus roulaient irrégulièrement quand ils n’étaient pas à l’arrêt. Pour me rendre à la Muette, j’avais abordé avec difficulté un bus rempli comme une conserve d’anchois.

Arrivée chaussée de la Muette, je passe devant la gare du métro de la ligne 9 et je croise une dame qui en sort. En période exceptionnelle, on agit de manière exceptionnelle, et on parle à des inconnus. Je m’adresse à la dame en m’étonnant qu’elle ait pu emprunter le métro. Elle m’explique que la ligne a fonctionné pendant l’heure de pointe, mais que celle-ci étant dépassée, l’agent lui avait déclaré le sourire aux lèvres que les portes allaient se fermer.

Comme elle marche dans la même direction que moi, nous commençons à bavarder. Elle me dit qu’elle se rend au musée Marmottan. Coïncidence ! Moi aussi. Je lui demande si elle y va pour visiter l’exposition Mondrian. Non, me répond-elle, je vais y déposer des prospectus pour un concert. Ah, quel concert ? Je suis pianiste, dit-elle, et je crains que, vu les grèves, nous n’ayons pas beaucoup d’auditeurs.

Elle me montre l’affichette : Récital Schubert-Liszt. Françoise Buffet, piano, avec la participation de Nicolas Arsenijevic, saxophone. Salle Cortot.

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Le nom d’Arsenijevic me saute aux yeux. Je lui raconte que j’ai connu une personne de ce nom si difficilement prononçable : Drago, qui était un de mes confrères à La Tribune de Genève. C’est sans doute un cousin de mon mari, me dit-elle en ajoutant que le saxophoniste est son fils.

Ces coïncidences ne pouvant être négligées, je me suis rendue au concert Buffet-Arsenijevic le lendemain soir. Il m’a procuré un immense plaisir. Le dialogue entre le piano et le saxophone n’est pas fréquent et lorsqu’il relie une mère et son fils, il est encore plus rare et apporte un son d’une grande sensibilité.

La salle, qui fait partie de l’Ecole normale de musique de Paris-Alfred Cortot où enseigne Françoise Buffet, était bien remplie contrairement à ses prévisions pessimistes.

Après avoir salué et félicité l’artiste à la fin du concert, je m’approche de son mari qui était déjà au courant de notre rencontre. Nous avons évoqué son cousin Drago. Savez-vous que c’était un précurseur ? me demande-t-il. Oui, je connaissais son odyssée. Avec son père pilote yougoslave, ils avaient détourné un avion en 1951 et étaient venus se réfugier en Suisse. A 19 ans, Drago était le plus jeune et l’un des premiers pirates de l’air.

Outre son travail de journaliste à La Tribune de Genève, Drago Arsenijevic s’est fait connaître par plusieurs ouvrages historiques. Le premier révélait l’espionnage en Suisse pendant la guerre : Genève appelle Moscou (Robert Laffont, 1969). L’un d’eux – Otages volontaires des SS - retraçait le courage exemplaire de collaborateurs de la Croix-Rouge suisse qui, à la fin de la guerre, s’étaient engagés pour secourir des victimes des SS.

En 1976, Drago Arsenijevic raconte son odyssée sous le titre Un voyage oublié (France-Empire, 1976).

Retiré à Yverdon, le journaliste s’intéresse à sa patrie d’adoption et à la trajectoire de Pierre Arnold, grand patron de Migros, avec lequel il publie un livre d’entretiens, Pierre Arnold, le capitaliste social (La Bibliothèque des arts, 1998).

Nous sortons là des coïncidences et sommes passés de la musique à l’histoire. Mais Georges Arsenijevic et moi, nous avons perdu de vue l’homme dont le nom nous a réunis.

 

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Commentaires

  • Bonjour Anne,

    Mon QG à Paris se situe dans le XVIIe, aux Batignolles, pas très loin de la rue Cardinet où se trouve la salle Cortot. Vu ses dimensions, celle-ci est dévolue à la musique de chambre, on n’y ferait pas tenir les Wiener Philarmoniker... On y rencontre beaucoup d’amateurs, souvent de parfaits connaisseurs, des habitués.

    Sur Cortot lui-même, légende pianistique s’il en est, l’article Wiki est bien documenté, il ne fait aucune impasse sur son attitude disons controversée pendant WW2, tout en nuançant le réquisitoire à charge. L’après-guerre, c’était aussi la chasse aux sorcières, le temps des règlements de comptes pas reluisants…

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Alfred_Cortot

    Le programme Schubert de votre concert m’aurait bien plu. Veinarde.

  • Très jolie histoire et belle rencontre que vous nous racontez là, Anne Cendre.

    Merci de ce récit sur fond de grèves qui ont généré des problématiques moins poétiques!

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