Printemps poétique

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Le Pêcher en fleurs de Vincent van Gogh (1888, musée van Gogh, Amsterdam) apporte ses nuances.

Si le printemps s'annonce mal sur le plan de la santé, il brille par ses couleurs. Mais cloîtrés chez vous, vous ne pouvez profiter de ses beautés. Un coup d’œil sur quelques poèmes et tableaux vous en apporteront un écho.

Charles d’Orléans (1394-1465), premier grand poète français, et son fameux Rondeau XXXI:

"Le Temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie,

Et s’est vêtu de broderie        

De soleil luisant, clair et beau.

 

Il n’y a ni bête ni oiseau

Qu’en son jargon ne chante ou crie :

« Le Temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie. »

 

Rivière, fontaine et ruisseau

Portent en livrée jolie

Gouttes d’argent d’orfèvrerie.

Chacun s’habille de nouveau :

Le Temps a laissé son manteau."

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Le mois de mars dans les Très riches heures du duc de Berry à la même époque que Charles d'Orléans

représente le château de Lusignan dans le Poitou où résidait parfois Charles VII

 

Aragon (1897-1982), pendant la 2e guerre mondiale, écrit Les lilas et les roses:

"O mois des floraisons mois des métamorphoses

Mai qui fut sans nuages et Juin poignardé

Je n’oublierai jamais les lilas et les roses

Ni ceux que le printemps dans ses plis a gardés"

 

Inspiré aussi par la guerre, le poète Léopold Sédar Senghor (1906-2001), qui fut président du Sénégal et membre de l'Académie française, s'adresse Aux soldats négro-américains dans Hosties noires (1948):

"Frères, je ne sais si c’est vous qui avez bombardé les cathédrales, orgueil de l’Europe

Si vous êtes la foudre dont la main de Dieu a brûlé Sodome et Gomorrhe.

Non, vous êtes les messagers de sa merci, le souffle du Printemps après l’Hiver.

A ceux qui avaient oublié le rire – ils ne se servaient plus que d‘un sourire oblique

Qui ne connaissaient plus que la saveur salée des larmes et l’irritante odeur du sang

Vous apportez le printemps de la Paix et l’espoir au bout de l’attente.

Et leur nuit se remplit d’une douceur de lait, les champs bleus du ciel se couvrent de fleurs, le silence chante suavement. 

… Frères noirs, guerriers dont la bouche est fleur qui chante

-Oh ! délice de vivre après l’Hiver – je vous salue comme des messagers de paix."

 

On ne saurait parler de poésie sans citer Victor Hugo (1802-1885):

Printemps dans Toute la lyre

"Voici donc les longs jours, lumière, amour, délire !
Voici le printemps ! mars, avril au doux sourire,
Mai fleuri, juin brûlant, tous les beaux mois amis !
Les peupliers, au bord des fleuves endormis,
Se courbent mollement comme de grandes palmes ;
L’oiseau palpite au fond des bois tièdes et calmes ;
Il semble que tout rit, et que les arbres verts
Sont joyeux d’être ensemble et se disent des vers.
Le jour naît couronné d’une aube fraîche et tendre ;
Le soir est plein d’amour ; la nuit, on croit entendre,
A travers l’ombre immense et sous le ciel béni,
Quelque chose d’heureux chanter dans l’infini."

 

Bien entendu, Alfred de Musset (1810-1857) est inoubliable dans la Nuit de mai, avec l'injonction de la Muse:

"Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;

La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore.

Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser

Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,

Aux premiers buissons verts commence à se poser.

Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

 

Un autre Mai, par Guillaume Apollinaire (1880-1918) dans Alcools, Rhénanes:

"…Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes"

 

Le printemps est souvent associé à l'amour, ainsi que le chantent Jean Aicard (1848-1921), de l'Académie française, et son Rossignol dans Livres d'heures de l'amour:

"… Le rossignol, depuis ce temps,

Toute la nuit, tous les printemps,

S’exalte en cris d’amour, à tû-tête [sic], à voix pleine !

Il dit comme l’amour est fort,

Plus que la vie et que la mort…

Il chante avec une âme humaine !"

 

La poétesse neuchâteloise, Alice de Chambrier (1861-1882) est morte trop jeune pour avoir laissé une forte empreinte, mais de sa Chanson du printemps émane un charme désuet.

"Sais-tu, mignonne ! la pervenche

Emaille déjà les buissons,

Et les oiseaux de branche en branche

Disent tout joyeux leurs chansons.

 

Partout se réveille la vie

Sous les chauds rayons du soleil :

C’est le printemps, il nous convie

Ensemble à fêter son réveil."

 

L'un des tableaux les plus connus de l'histoire de la peinture évoque le printemps, celui de Botticelli (1445-1510) au musée des Offices à Florence.

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L'Allégorie du printemps est exécutée pour une villa des Médicis en 1478 environ. Elle représente Vénus sur qui un Amour darde ses flèches. Elle est entourée de Zéphyr et de Flore transformée en nymphe du printemps, à droite, et des Trois Grâces et de Mercure à gauche, au milieu d'une orangeraie. La grâce du printemps à l'état pur.

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Commentaires

  • Bonjour Anne,

    Mille poèmes et davantage dans la littérature française. Vous citez le malheureux Charles d’Orléans, fait prisonnier à la bataille d’Azincourt, vrai qu’il n’aimait pas la froide saison, encore qu’Hiver désignât Henri V, le Roi d’Angleterre qui le retenait captif :

    « Hiver vous n’êtes qu’un vilain (…) »

    Vous convoquez Totor, Alfred, Apollinaire, vous eussiez pu tout aussi bien leur adjoindre Rimbaud première manière – on n’ose pas écrire dans sa jeunesse :

    Le Printemps est évident, car
    Du cœur des Propriétés vertes,
    Le vol de Thiers et de Picard
    Tient ses splendeurs grandes ouvertes ! (…)

    Ou François Coppée « Les Mois, Avril » :

    Lorsqu’un homme n’a pas d’amour,
    Rien du printemps ne l’intéresse ;
    Il voit même sans allégresse,
    Hirondelles, votre retour (…)

    Ou Gérard de Nerval « Odelettes, Avril » :

    (…)
    Ce beau temps me pèse et m’ennuie.
    – Ce n’est qu’après des jours de pluie
    Que doit surgir, en un tableau,
    Le printemps verdissant et rose,
    Comme une nymphe fraîche éclose
    Qui, souriante, sort de l’eau.

    Ou encore Theodore de Banville « Dans la fournaise, Les Roses) :

    Le Printemps rayonnant, qui fait rire le jour
    En montrant son beau front, vermeil comme l’aurore,
    Naît, tressaille, fleurit, chante, et dans l’air sonore
    Éveille les divins murmures de l’amour. (…)

    Bien d’autres encore, les plus grands comme les moins connus, les vers sublimes côtoyant les mirlitonesques, on en trouve plein les anthologies.
    A mon cœur pourtant, celle qui m’est le plus chère à évoquer le printemps, et l’on en revient à l’époque du Rimbaud célébrant la Commune, c’est l’œuvre d’un chansonnier, Jean-Baptiste Clément, très aidé par le compositeur Antoine Renard (qu’on oublie généralement de citer), le fameux « Temps des Cerises », même si en l’occurrence il s’agit d’un printemps tardif et avorté.

    Surtout lorsqu’elle est interprétée par Cora Vaucaire.

    https://www.youtube.com/watch?v=-9aQNv5nraA

  • Je ne sais pas vous Anne, mais moi, l’érudition de Gislebert m’impressionne à en avoir presque le vertige. J’adore! :)

  • Vous n’êtes pas en reste Anne. Mon préféré reste Musset, non sans oublier Le Cor, d’Alfred de Vigny!

    J’aime ce tableau, de toute beauté, de Botticelli qu’il m’a été donné d’admirer lors d’un séjour à Florence!

    Merci Anne pour ce partage.

  • Lorsque viendra le printemps,
    si je suis déjà mort,
    les fleurs fleuriront de la même manière
    et les arbres ne seront pas moins verts qu'au printemps passé.
    La réalité n'a pas besoin de moi.

    J'éprouve une joie énorme
    à la pensée que ma mort n'a aucune importance.

    Si je savais que demain je dois mourir
    et que le printemps est pour après-demain,
    je serais content qu'il soit pour après-demain.
    Si c'est là son temps, quand viendra-t-il sinon en son temps ?
    J'aime que tout soit réel et que tout soit précis ;
    et je l'aime parce qu'il en serait ainsi, même si je ne l'aimais pas.
    C'est pourquoi, si je meurs sur-le-champ, je meurs content,
    parce que tout est réel et tout est précis.

    On peut, si l'on veut, prier en latin sur mon cercueil.
    On peut, si l'on veut, danser et chanter tout autour.
    Je n'ai pas de préfèrences pour un temps où je ne pourrais plus avoir de préférences.
    Ce qui sera, quand cela sera, c'est cela qui sera ce qui est.


    Alberto Caeiro (un ami de Fernando Pessoa)

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