Les mots du coronavirus

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« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Cette citation d’Albert Camus a suscité bien des commentaires dans de nombreuses circonstances. Elle me vient à l’esprit quand j’entends les formules qui fleurissent en ce moment à propos de la crise sanitaire.

Distance sociale

Lorsque l’on parlait de distance sociale, on prononçait cette formule de manière critique. On voulait garder à distance des personnes qui n’étaient pas de notre niveau social. Parce qu’on les considérait comme inférieures, ou trop supérieures. Il s’y ajoutait souvent une notion de mépris. Il ne faudrait pas, maintenant, que la distance sociale crée une fracture sociale.

La distance restait abstraite.  Et n’a plus rien à voir avec l’utilisation actuelle de ce terme. Désormais elle est physique. Il faudrait plutôt parler de distance physique. Ou spatiale. Voire de distance sanitaire.

Et pourquoi distanciation ? Pourquoi compliquer ? Est-ce une manière de rendre la chose abstraite ? Alors qu’elle est diablement concrète.

Prendre ses distances, c’est aussi renoncer à des déplacements, à cette frénésie de voyages – surtout en avion - que les écologistes dénonçaient.  « La pandémie s’est répandue grâce à l’hypermobilité », ai-je lu récemment. « Grâce à » ! Est-ce une grâce ?  

Dénomination

Depuis le 11 février 2020, le nouveau coronavirus a reçu un nom officiel donné par l’Organisation mondiale de la santé, le Covid-19. Il est devenu une pandémie, c’est-à-dire qu’il sévit dans le monde entier. Covid donc, c’est plus court, et c’est anglais, naturellement : coronavirus disease, maladie du coronavirus, qui a débuté en 2019.

Lorsque la maladie passe à l’attaque, on doit se faire intuber, on est branché, mais attention de ne pas se faire entuber. 

Gestes-barrière

Drôle de formule. On pense à garde-barrière, on voit passer des trains qui ne s’arrêtent pas. Tandis  qu’ils ne circulent plus ces jours. Alors quoi ? Si j’ai bien compris, ce sont les gestes que nous devons faire pour nous prémunir contre le virus.

Au lieu de se saluer en se serrant la main ou en s’embrassant, trois fois plutôt qu’une, on s’était mis à se toucher les coudes (non pas à se serrer les coudes) ou les pieds (non pas à se donner des coups de pied). Cette alternative n’est plus de saison puisqu’on doit garder deux mètres de distance.

Des barrières ont été effectivement élevées. Pour répondre à l’acheteur, des magasins obstruent l’entrée et c’est devant elle que le client, resté dans la rue, passe sa commande. La queue, s’il y en a, doit s’échelonner sur le trottoir.

Confinement

En feuilletant un dictionnaire,  on découvre des définitions qui ne correspondent parfois guère à notre expérience.

Aujourd’hui, lorsque je consulte « confinement », voici une perle : « confinement des volailles, le fait de les rassembler dans un espace étroitement délimité ».

Confiner : « être tout proche ».

Un peu plus bas, je tombe sur un verbe qui me semble correspondre à notre situation, confire : « conserver par des produits appropriés, miel, vinaigre, sucre, graisse ». On ne nous parle pas de raviolis en boîte, mais attention ! L’obésité menace. Mieux vaudrait les confisquer.Il y a aussi, malheureusement, ceux qui sont confits en religion et qui ne craignent pas de réunir des milliers de personnes en dépit des consignes, leur enjoignant de se serrer la main, confiants en Dieu pour les accueillir au paradis. Se confesseront-ils à temps ?

On peut sortir du confinement  en pensant aux mots délicieux qu’il évoque. Je ne vais pas vous faire de confidences, mais je rêve de confiseries et de fruits confits. Confiteor.

Et je ne parlerai pas des cons finis dont on nous rebat les oreilles. Leur nombre est infini.

Applaudissements

Tous les soirs à 21 h., des applaudissements, des cris et des chants de la population remercient ceux et celles qui travaillent sans relâche pour leur prochain ainsi que « tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins », pour revenir à Camus, dans la dernière page de La Peste.

Quelques lignes plus haut, Camus faisait dire au Dr Rieux, le narrateur : « on apprend au milieu des fléaux qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ».

Lien permanent Catégories : Air du temps, Langue française 8 commentaires

Commentaires

  • « Attention de ne pas se faire entuber ». « Et je ne parlerai pas des cons finis dont on nous rebat les oreilles. »…

    Eh bien, Anne ¿ Què pasa ? Vous habituellement si sérieuse et pesant au trébuchet le poids de vos mots, vous vous lâchez, oh bien timidement. Serait-ce un effet du confinement ?

    Un aphorisme de Michel Audiard pour résumer votre pensée, où il est aussi question d’entubage et de connerie, pétant de vérité comme à l’accoutumée, c'était un spécialiste :

    « Le jour où la connerie se vendra en tubes, il y en a qui seront les premiers à s’offrir une brosse à dents. »

    Ce sera tout pour aujourd’hui.

  • Comme toujours pertinence et humour .
    Indispensable en ce moment . Merci

  • Pour enrichir votre vocabulaire, voici le mot “coronavirus“ en mandarin :
    新冠状病毒 (prononcer “xīn guānzhuàng bìngdú“ = nouveau couronne virus)

  • Aérer son appartement, faire de l'exercice et se calmé sur cette pandémie! Il y a près de 610'000 morts en France tous les ans, soit près de 1750 morts par jour! 500'000 morts de la malaria dans le monde tous les ans! "malaria business" sur youtube pour mieux comprendre les enjeux financier et politique de cette pandémie, qui va ruiné la majorité d'entre nous! Alors les gens vont comme en 1918 mourir de faim!

  • J'ai fait les mêmes recherches que vous au début du "restez à la maison" pour le mot "confinement" que nos voisins français utilisent également !

    Je me sens "consignée" parce qu'à la fin nous pourrons ... retrouver notre entière liberté !

  • Quoi qu'il en soit, on ne sera jamais mieux confiné qu'à Confignon. Même Jean-Jacques Rousseau («Le simplificateur par excellence» selon Jacques Bainville) l'avait compris, quand il a voulu fuir Genève.

  • En ces temps si particuliers, un plat, roboratif, s'impose: le confit!
    Parce que
    Bon confit ne ment.

  • En hébreu, cela devrait avoir cette forme : 设计良好的隔离不能说谎

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