La Soustraction des possibles

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Les librairies rouvrent. Précipitez-vous sur La soustraction des possibles, de Joseph Incardona (Ed. finitude, 2020), un roman passionnant qui vous entraînera dans le monde financier de Genève, à l’époque du secret bancaire.

La Soustraction des possibles, un titre intriguant. Il combine le calcul et l’incertitude. Ces deux éléments structurent l’histoire, auxquels s’ajoutent la lutte des classes, l’ambition, l’avidité, l’amour, et bien des choses, en somme, qui nous tiennent en haleine.

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La couverture, de teinte dorée, évoque les multiples engrenages dans lesquels les personnages sont englués.   

A la fin des années 1980, à Genève, rencontre improbable entre Aldo, un beau jeune homme, professeur de tennis, et Svetlana, une belle jeune femme, banquière,  tous deux d’origine étrangère et modeste, qui souhaitent s’élever dans l’échelle sociale et financière. Mais à chaque échelon qu’ils gravissent, la marche semble se dérober sous leurs pas. « Le problème, avec la vie qui avance, c’est qu’elle soustrait les possibles. »

Leur histoire est racontée par un narrateur qui intervient par moments. Il tente d’avertir ses personnages : « Je voudrais pouvoir retarder encore un peu les événements, refouler l’inéluctable qui se met en place ». Il commente leurs faits et gestes. Il s’explique. « Un des thèmes du roman est aussi celui de la superficialité au croisement de la tragédie », dit-il. Mais c’est surtout l’argent qui en est le prétexte : « Il prend toute la place disponible. Il est comme l’air, il est partout. De la place dans nos têtes. Dans celle de nos protagonistes. »

La construction du roman correspond au déroulement de l’histoire. Des chapitres courts, sur un rythme haletant, pour les événements qui se bousculent. Et des chapitres plus longs lorsque les situations se calment.

Je ne vais pas vous divulguer l’intrigue, sinon qu’il s’agit d’une gigantesque escroquerie, entraînant une multitude de personnages, tous diaboliquement bien portraiturés. On les découvre au fil des pages, de plus en plus attachants ou répugnants.

Tout débute à Genève, au Tennis-Club du parc des Eaux-Vives, où Aldo donne des leçons à des rombières qui s’éprennent de lui. Tout s’achève dans les bois de Jussy. Entre temps, les événements nous emmènent à Lyon, à Londres, en Corse, au Mexique, mais aussi dans les villas cossues de Cologny, dans les coffres de l’UBS, aux Ports-Francs, à l’hôtel des Bergues ou dans des bars branchés.

Habitant de Genève, Joseph Incardona connaît la ville comme sa poche et il se plaît à nous en révéler les dessous. Il en connaît aussi l’histoire et les histoires. Lorsqu’il évoque les banquiers, personnages principaux de son récit, ils sont autant réels qu’affabulés.

Au détour d’un épisode, il part dans un récit annexe, tout en sachant retomber sur ses pieds, inexorablement. Le parc des Eaux-Vives, par exemple, l’entraîne dans la biographie de son dernier propriétaire, Louis Favre, prétexte à décrire le percement du Gothard, puis le séjour du roi de Siam et le tournoi de tennis gagné par Marc Rosset.

L’auteur aime aussi appeler des écrivains à ses côtés. Il cite les conseils de Norman Mailer. Ramuz est l’auteur favori d’un de ses personnages. Mais il a trouvé son style personnel, fait d’un mélange de chapitres haletants, durs, impitoyables, et de moments de calme, de réflexion, presque philosophique. « La jalousie. Ah ! Souffrance à l’état pur. » « Le problème, c’est que, souvent, on veut tout. Et tout vouloir, c’est ne rien vouloir du tout. Et voilà qu’apparaissent les contradictions. Les frustrations. Qu’apparaissent les faux-semblants. Et tout se complique. »

Auteur d’une douzaine de romans, Joseph Incardona, Suisse d’origine italienne, a obtenu le Grand Prix de littérature policière pour Derrière les panneaux il y a des hommes (finitude, 2015) et le Prix du polar romand pour Chaleur (finitude, 2017). La Soustraction des possibles mériterait une addition à son palmarès.

La dernière phrase d’un bon roman en résume souvent l’esprit. La Soustraction des possibles s’achève ainsi : « Combien de zéros faut-il pour que ça fasse des millions ? »

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Commentaires

  • Allez aussi chez nos amis ..............disquaires, il y a pleins de belles choses à écouter!

  • Puisque vous parlez de livres sur la finance "L'horreur économique, 1995" de la grande Vivianne Forester, est un chef d'oeuvre raillé par tous les financiers des années 90! Hélas pour eux c'est Vivianne Forester qui avait raison! Ah ses Vivianne, Merlin s'en souvient encore!!

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